lundi 16 octobre 2017

Agression

Il y a quelques années, je me suis trouvé particulièrement lâche face à une agression. C’était une agression verbale, aucun coup n’a été porté, mais c’était quand même violent. Cela se passait à la gare Montparnasse, j’attendais mon tour pour prendre un billet lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se sont précipités au guichet. Lorsque l’employée de la SNCF leur a répondu que c’était trop tard pour un billet et qu’elle ne pouvait rien faire, ils se sont répandus en injures et sont repartis en courant laissant la jeune femme en larmes. Personne, moi compris, n’a bougé, ni dit quoi que ce soit, sauf piteusement à la femme agressée. Je me suis immédiatement trouvé lâche. A quoi servait-il d’avoir été formé pendant des années à affronter le feu des armes et rester comme un con. Je me suis alors juré que cela ne se reproduirait plus. J'y suis presque arrivé.

En analysant rapidement les choses, je me suis rendu compte que j’avais été victime de quelque chose que je connaissais pourtant par cœur : la sidération face à l’apparition soudaine d’un danger. Le risque n’était pas immédiatement pour moi mais il aurait pu le devenir si j’avais fait quelque chose, risque certain de se faire insulter, risque possible d’en venir aux mains. Je suis soldat, boxeur et rugbyman, j’ai pris des milliers de coups dans ma vie. C’était toujours déplaisant mais j’avais bien conscience que cette violence était toujours dans un contexte très normé et très encadré. Le combat de rue, c’est autre chose. Il m’était arrivé, plus jeune, de me battre « hors limites ». Je m’en étais plutôt bien sorti avec une bonne gauche mais surtout avec une forte dose de chance. Les choses auraient pu se terminer beaucoup plus mal. Malgré ma formation, je ne suis donc pas chaud du tout pour la confrontation physique et encore moins pour la confrontation verbale (je n’ai aucune répartie quand je suis énervé), je me mets donc à la place de ceux, la grande majorité, qui n’a pas cette expérience.

On le sait, face au danger on est immédiatement soumis à deux processus : le premier, très instinctif, mobilise le corps de manière « animale » ; le second plus « cortical », sans être toujours vraiment conscient, procède d’une analyse rapide de la situation : que se passe-t-il ? Suis-je apte à faire face à la situation et si oui que dois-je faire ? Tout cela demande d’abord de prendre conscience qu’il y a effectivement un « risque quelque part » pour soi ou pour autrui. Ce n’est pas toujours si évident que cela. Cela peut être insidieux, généralement à l’encontre d’une femme. Si c’est trop rapide, cela peut aller plus vite que le processus de décision ; si c’est trop lent, cela peut, sincèrement, ne pas être perçu. On peut aussi tirer de ces deux facteurs un prétexte pour ne rien faire (« je n’ai pas eu le temps de réagir », « je n’ai pas vu » ou encore « je n’ai pas vu que c’était grave »). Au bout du compte, l’agression est passée et personne n’a bougé.

Maintenant, les choses peuvent aussi être très visibles (quitte à les rendre visibles « en parlant », on y reviendra) et durer. Pourquoi ne bouge-t-on pas alors ? Plusieurs facteurs peuvent jouer. Le premier est l’excès de stress. Les deux processus évoqués plus haut peuvent se renforcer pour aboutir à une paralysie de la décision, voire à une paralysie tout court jusqu'à s'offrir en victime immobile. Tout cela est valable pour les témoins comme, avec encore plus d'intensité, pour la victime. Dans les deux cas, la montée aux extrêmes plus ou moins contrôlée fractionne les individus en quatre catégories : ceux qui font effectivement et malgré tout quelque chose, ceux qui voudraient bien faire quelque chose mais qui ne savent pas quoi, ceux qui ne voudront rien faire de toute façon sinon fuir (« ce ne sont pas mes affaires », « je ne veux pas d’ennui ») et les paralysés.

Cette répartition est également influencée par plusieurs paramètres. Le premier et sans doute principal est le rapport de forces. S’il a y plusieurs agresseurs et non un seul, si le ou les agresseurs sont armés, le stress généré sera évidemment beaucoup plus important. Le second est le lien entre les individus présents. Si la personne agressée est entourée de sa famille ou même simplement d'amis, il est fort à parier que les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes que si personne ne se connaît. Le groupe constitué (qui peut être un couple ou une fratrie) introduit aussi des responsabilités. Le parent, le chef, etc. seront par exemple plus particulièrement incités à agir si un proche est attaqué. Le groupe lié perdurera également après l’agression et chacun de ses membres devra, même tacitement, répondre de son comportement avec bien plus de forces que pour des anonymes qui se séparent. Dans un groupe d’inconnus, la responsabilité d’agir se dilue, elle peut même se reporter sur les autres (« ceux qui sont plus près », « les hommes », « les plus costauds », etc.). 

En fait, plus ce groupe est important est moins on est incité à intervenir. C’est l’histoire de Kitty Genovese, agressée, violée et poignardée en pleine rue de New York devant trente-huit témoins, une nuit de mars 1964. On appelle cela « l'effet spectateur ». Tout le monde attendait que le voisin agisse ou au moins qu'il appelle la police et, finalement, personne n’a rien fait. Notons ce dernier point, l’appel à la police est évidemment indispensable (et d’autant plus facile que presque tout le monde est équipé de téléphone portable) à condition que dans le stress on se souvienne qu’il faut faire le 17 ou le 112 mais il sert aussi parfois de prétexte pour ne pas agir soi-même soi-même (« c’est le boulot de la police ! ») pendant les minutes d’attente. Nous avons sans doute trop tendance en France à avoir tendance à tout attendre des services de l'Etat, dont la sécurité est effectivement la mission première, tout en constatant qu'il se donne de moins en moins les moyens de le faire.

Alors que faire ? Tout se joue entre ceux qui veulent plus ou moins agir. Si on se retrouve face à une attaque terroriste avec un commando équipé de fusils d’assaut, pas grand-chose à faire (à moins d’être armé soi-même) sinon fuir (en aidant ceux qui n’y parviennent pas). Maintenant, si on ne peut plus fuir la seule solution est de combattre. Le rapport de forces est défavorable mais vous aurez quand même plus de chances de survivre ou de faire vivre ceux que vous aimez que si vous ne faites rien. N’oubliez pas, élément essentiel : le ou les agresseurs sont également soumis au stress, surtout si c’est « le ». Le 8 janvier 2015 à Montrouge, un homme désarmé a fait fuir Amedy Coulibaly, pourtant surarmé et le 21 août Ayoub El Khazzani a été maîtrisé par des hommes également désarmés. Dans les deux cas, les terroristes on a eu du mal à manipuler leurs armes, typique d’un stress intense. Le 1er octobre à Marseille, comme plusieurs autres attaques, l’agresseur était armé d’une arme blanche, un couteau (mais cela aurait pu être un marteau). C’est évidemment dangereux, et la fuite est là encore la meilleure solution, mais le combat, surtout si on est plusieurs, est aussi plus facile. Une femme a utilisé une hampe de drapeau pour tenter d’arrêter Ahmed Hanachi. Peut-être, mais je m’avance ne connaissant pas exactement ce qui s’est passé, qu’à plusieurs, avec des projectiles ou des armes de fortune, il aurait peut être été possible de l’arrêter avant l’arrivée des soldats de l’opération Sentinelle ou des policiers. En réalité, dans la gare la majorité des gens a fui, sans même savoir ce qui se passait. Ils étaient dans la catégorie « je veux agir mais je ne sais pas quoi faire », ils ont donc imité le premier modèle qui s’est présenté à eux, à l’occurrence des gens qui fuyaient. Notons au passage que c’est aussi le même phénomène qui amène les lynchages et les horreurs collectives.

En fait, la première des armes des victimes et des témoins est la parole. Rappelez-vous, beaucoup de témoins sont prêts à agir…à condition qu’on leur dise de le faire car ils sont dans une situation où ils attendent des ordres ou un modèle. J’ai été témoin d’une agression d'un vieux monsieur par un malfaisant costaud. L’action était assez loin de moi et les gens autour de la victime ne bougeaient pas, il a suffi que je les regarde en disant « vous, vous et vous venez avec moi » pour les faire agir et faire fuir l’agresseur. Je suis persuadé qu’il suffit (facile à dire, il est vrai) qu’une personne agressée dise « Cet homme m’agresse, aidez-moi » pour que ceux qui ont un minimum d'honneur (oui, une valeur qui mériterait d'être remise au goût du jour) interviennent. L'intervention peut d'ailleurs se limiter parfois à un ordre intimé à l'agresseur (vécu à trois reprises, avec un peu d'étonnement). C’est évidemment plus facile si on a établi un bon rapport de forces. L’homme de 100 kg (ce qui n'est pas mon cas) est évidemment avantagé mais deux de 50 kg peuvent faire l’affaire. Rappelons au passage que le parquet peut poursuivre une personne qui serait volontairement restée passive lors d’une agression. C’est dans les faits assez rare (c’est difficile à juger) et de toute façon, sur le moment, personne n’y pense. Peut-être que si quelques cas étaient médiatisés cela serait plus incitatif, mais j’ai des doutes.

En résumé, les situations d’agression sont toujours compliquées à gérer mais cela est possible. La première chose à faire est toujours d’alerter la police et/ou de tirer un signal d’alarme (mais pas entre deux stations de métro) ou de demander à quelqu’un d’appeler la police (cas vécu d’arrivée sur un accident où personne n’avait surmonté sa sidération pour appeler les secours). Il faut ensuite gérer l’attente des forces de l'ordre et affronter la menace. Affronter la menace c’est inverser autant que possible le rapport de forces. C’est parfois simplement intervenir soi-même, c’est souvent plutôt agir en groupe et, s’il n’existe pas, le créer en parlant. La confiance est toujours le maître mot, confiance dans sa capacité à bien réagir (pas facile mais cela passe par une forme de conditionnement, de répétition de situation, éventuellement de préparation physique et technique en autodéfense réaliste) et confiance dans le fait que les autres interviendront forcément. Tout cela demande aussi un minimum de courage, une valeur qui mériterait là-aussi d’être un peu plus mise en valeur. L’époque que nous vivons en est peut-être l’occasion.

jeudi 12 octobre 2017

Se transformer à temps. L'exemple de la guerre de Corée (1950-1951)


10/08/2012

Les conflits armés sont avant tout des confrontations de systèmes opérationnels, c’est-à-dire des ensembles d’hommes et d’équipements, avec les compétences associées, manœuvrés par une structure de commandement. La valeur de ces systèmes n’étant pas intrinsèque mais relative et ces confrontations sont d’abord des révélateurs de leurs forces et faiblesses antagonistes. L’ampleur des effets tactiques et stratégiques qui en résulte est alors souvent en proportion avec celle des écarts constatés et lorsque ces écarts n’ont pas été anticipés, les effets physiques sur le terrain se doublent alors souvent d’un choc psychologique qui les amplifie. Si le contact initial n’est pas fatal au plus faible, celui-ci est fortement incité à évoluer pour combler au plus vite l’écart. Le choc de la surprise peut alors se trouver inversé. Prenons l’exemple de la première année de la guerre de Corée, riche en transformations.

Le modèle soviétique échoue face au modèle américain

La guerre est engagée par un système de bataille nord-coréen modelé par les Soviétiques, composé en premier échelon de trois corps d’armée combinant une brigade de chars T-34/85, trois ou quatre divisions motorisées et une puissante artillerie. Dans le style soviétique, ces corps d’armée se lancent dans une série d’offensives le long du front. Chacune de ces offensives, précédée de quelques frappes aériennes mais surtout d’artillerie et si possible d’infiltrations sur les arrières ennemis, vise à pénétrer le plus loin possible. Elle ne s’arrête que lorsqu’elle arrive aux limites de ses possibilités et qu’une autre offensive a pris le relais sur un autre point du front. Ce système balaie sans aucune difficulté l’armée sud-coréenne, à base de quelques divisions d’infanterie dispersées sur le territoire avec le maintien de l’ordre comme mission principale.

La confrontation avec le système opérationnel américain pose évidemment d’autres problèmes, même si les premiers échanges révèlent de nombreuses lacunes dans une US Army largement démobilisée depuis 1945. La 24e division d’infanterie américaine, première à intervenir, est refoulée avec de lourdes pertes dans la région du port de Pusan, à l’extrême sud-est de la péninsule. C’est dans cette poche et au Japon, que les Américains reconstituent le système opérationnel qui leur avait réussi pendant la guerre du Pacifique. Cela va leur prendre environ deux mois, pendant lesquels les Nord-coréens s’obstinent en vain à forcer la décision à Pusan, tout en se plaçant dans une position très dangereuse face au modèle « triphibie » américain.

Maîtres du ciel, les Américains ont très rapidement entravé la logistique des forces concentrées à l’extrême sud. Maîtres des mers, ils débarquent à Inchon le 15 septembre et s’emparent de Séoul dix jours plus tard. Tout le système opérationnel nord-coréen est alors coupé de ses arrières et s’effondre d’un coup.

Le modèle américain échoue face au modèle chinois

L’armée nord-coréenne n’oppose désormais plus de résistance organisée face à la VIIIe armée américaine (huit puissantes divisions, renforcées d’une dizaine de divisions sud-coréennes reconstituées et de bataillons internationaux). Les colonnes interarmes motorisées américaines pénètrent en Corée du Nord le 1er octobre et s’emparent de Pyongyang, le 19. De nombreux indices laissent entrevoir la possibilité d’une intervention militaire chinoise mais le général Mac Arthur, commandant des forces des Nations-Unies, n’en tient pas compte. Le 25 octobre, les unités les plus en pointe de la VIIIe armée, la 6e division sud-coréenne et le 8e régiment de cavalerie américain, rencontrent des divisions chinoises qui ont pénétré en Corée. L’armée populaire de libération (APL) l’emporte facilement et les unités retournent en Chine. Quelques jours plus tôt, le corps expéditionnaire français en Indochine a perdu 7 000 hommes sur la route coloniale n°4 face à une armée organisée sur le modèle chinois.

Pour autant, Mac Arthur ne change rien à ses plans, ni aux méthodes de son corps de bataille. Pire encore, le repli chinois après le combat est interprété comme un aveu de faiblesse alors qu’il s’agit d’une stricte application des « 16 mots d’ordre » de Mao Zedong sur la guerre populaire (« l’ennemi avance, nous nous replions ; il se retranche, nous le harassons ; il est épuisé, nous attaquons ; il bat en retraite, nous le poursuivons »). Le terrain n’est pas tenu et les forces chinoises se placent en profondeur en position de contre-attaque. Comme les Nord-coréens en août, les Américains sont victimes de leur succès et ne voient pas que c’est le moment de changer de stratégie (passer en mode défensif par exemple pour conserver tous les objectifs importants de la péninsule) ou au moins de tactique.

Le 24 novembre 1950, Mac Arthur lance donc son opération « Noël à la maison » destinée à terminer la guerre par l’occupation totale de la Corée du Nord. La VIIIe armée lance ses colonnes le long des différentes vallées en direction du fleuve-frontière Yalu. Elles s’y trouvent dans une situation de très grande vulnérabilité face à 300 000 fantassins chinois qui ont se déplacent en tout terrain. Le 25 novembre, les Alliés,  stupéfaits, découvrent le yundong zhan, le combat mobile chinois. Ils sont complètement débordés par des troupes à pied qui profitent du terrain accidenté pour s’infiltrer sur les arrières de leurs lourdes colonnes motorisées. La puissance de feu américaine est impuissante face à des troupes qui exploitent à fond les possibilités du terrain, de la météo hivernale et de la nuit pour échapper aux vues. Les troupes des Nations Unies, pourtant supérieures en nombre, sont bousculées. Un corps d’armée sud-coréen est anéanti, plusieurs divisions américaines en repli sont étrillées dans des embuscades. Seule la 1e division de Marines parvient à s’extraire de la haute-montagne en infligeant de très lourdes pertes aux Chinois pour se réfugier dans le port de Hungnam sur la côte Est. C’est le plus grand désastre subi par l’armée américaine au cours de son histoire, quelques semaines seulement après un de ses plus brillants succès.

Face à l’étonnante supériorité terrestre chinoise, Mac Arthur semble paniquer et ordonne un repli général sur le 38e parallèle, ce qui en fait la plus longue retraite de l’histoire américaine. La solution de conserver une tête de pont à Hungnam aurait sans doute permis de menacer les arrières chinois mais cette idée n’est pas envisagée. Au lieu de cela, la VIIIe armée passe en mode défensif le long du 38e parallèle. Le système américain commence sa transformation.

Le modèle chinois échoue face à un nouveau modèle américain

Les Chinois, eux persistent dans l’application des 16 mots d’ordre, et collent à l’ennemi en retraite. Le jour de l’an 1951, ils lancent leur troisième offensive sur l’ensemble de la ligne de front, avec une armée nord-coréenne reconstituée sur leur modèle. Ils parviennent encore à repousser les forces des Nations-Unies de plus de soixante kilomètres et s’emparent de Séoul, mais les pertes sont lourdes. Les Américains apprennent le combat défensif mobile de lignes en lignes, le fightroll, avec des capacités de soutien facilitées par la proximité des bases mais surtout des appuis feux aériens ou d’artillerie très largement renforcés. Le 24 janvier, les Chinois épuisés et incapables de ravitailler correctement leur offensive s’arrêtent. Conformément à leur méthode, ils ne s’accrochent pas au terrain conquis et se regroupent dans les grandes bases du Nord, « le triangle de fer » en particulier au sud de Pyongyang, pour préparer l’offensive suivante.

Les Américains mènent alors une série de reconnaissance en force méthodiques freinés seulement par des éléments légers chinois. Ils reprennent ainsi une partie du terrain conquis mais sans parvenir à infliger des pertes sérieuses aux Chinois. On se trouve alors au point culminant de l’efficacité relative du système opérationnel chinois. Lin Piao, le chef des 3e et 4e armées de campagne, rentre en Chine.

Une quatrième offensive chinoise a lieu à nouveau le 15 février, plus  limitée dans son ampleur que les précédentes et sans résultat autre que de lourdes pertes. Les rendements du système sont de plus en plus décroissants, alors pourtant que le volume de forces s’accroît. Jusqu’à la fin du mois de mars, les Américains contre-attaquent tout le long du front par une série d’opérations méthodiques et à fort coefficient de feu : Roundup, Killer, Ripper, Courageous, Tomahawk. Elles permettent de reprendre le terrain face à un adversaire qui persiste à se dérober. Séoul n’est même pas défendue. L’armée des Nations Unies refranchit le 38e parallèle.

Les Chinois tentent de s’adapter en demandant aux Soviétiques des chars, de l’artillerie et un appui aérien. Un renfort de 21 divisions est également envoyé dans le « triangle de fer ».

La dernière grande offensive est lancée le 22 avril avec 700 000 hommes et, pour la première fois, une grande préparation d’artillerie. Comme à chaque fois, la pression sur une division sud-coréenne permet de percer le front mais les corps d’armée américains se replient en bon ordre sur la « ligne sans nom », puissante structure défensive. Au bout de quatre jours, les Chinois, qui sont loin d’avoir eu tous les moyens demandés, sont obligés de marquer une pause sans avoir atteint d’objectif important, en particulier Séoul. Ils tentent un dernier effort le 15 mai mais là encore sont obligés de s’arrêter au bout de cinq jours. Les pertes chinoises et nord-coréennes dépassent 150 000 hommes, avec pour la première fois de nombreux prisonniers, alors que le terrain gagné est presque immédiatement perdu par la contre-attaque de la VIIIe armée qui s’installe 15 km au nord du 38e parallèle.

Les Chinois du général Peng Teh-Huai comprennent alors qu’ils n’ont aucune chance de détruire la VIIIe armée. Le choix politique est alors fait de se contenter de préserver la Corée du nord et le système opérationnel est transformé en conséquence. Abandonnant l’idée du combat mobile, les 3e et 4e armées de campagne installent un immense échiquier de positions de campagne, bunkers, nids de mitrailleuses, tranchées et tunnels, parfaitement camouflées et résistantes aux attaques aériennes. Les offensives alliées deviennent de plus en plus difficiles et chaque kilomètre conquis coûte de plus en plus cher. Ces attaques alliées ne servent de toute façon plus désormais que comme instruments de négociation. La guerre se fixe le long du 38e parallèle, pratiquement sur le point de départ.

Conclusions

Ce qui surprend d’abord dans ces manœuvres en Corée, c’est cette difficulté à estimer le point culminant du succès d’un système opérationnel et à persister dans son application jusqu’au moment où l’adversaire change et que survient le désastre. Le plus étonnant est que souvent on voit l’adversaire changer. Les Nord-Coréens voient les Américains se renforcer très vite et se doter de grandes capacités de manœuvre. Les Américains savent qu’il y a un risque important de se confronter avec l’armée populaire. Les Chinois voient les Américains se transformer à leur tour. Rien n’y fait.

On peut y voir d’abord le décalage entre la connaissance intellectuelle et la connaissance vécue. Les conseillers soviétiques de l’armée du Nord par exemple connaissent évidemment les opérations amphibies américaines de la guerre du Pacifique mais ils n’y ont jamais été confrontés. Ils anticipent mal ce que cela peut donner en Corée. Les Américains font la même erreur d’appréciation avec les méthodes d’infiltration de l’APL.

On peut y voir aussi un phénomène de focalisation sur la victoire proche (ou sur ce qui semble devoir donner la victoire) : la prise de Pusan, le fleuve Yalu, la destruction de la VIIIe armée. On se dit qu’avec un dernier effort, éventuellement avec un peu plus de moyens, on touchera au but malgré les indices de transformation de l’adversaire. On ne voit pas que les problèmes d’élongation logistique (celui qui est au bout de la péninsule dispose de moins de soutien et d’appuis qui celui qui est près de ses bases) se doublent d’une élongation psychologique. Celui qui est proche de la défaite est évidemment beaucoup plus incité à trouver de nouvelles solutions que celui qui semble l’emporter et dont on ne comprendrait pas qu’il modifie des méthodes qui gagnent.

On retrouve enfin les mécanismes du cycle de prise de risques décrit par l’économiste Hyman Minsky. Le succès répété accroît l’optimisme jusqu’à l’excès et pousse à prendre des risques supplémentaires jusqu’à aboutir à un échec cinglant qui provoque en retour un excès de pessimisme et de prudence. La sous-estimation de l’adversaire fait place à sa surestimation. Le 24 novembre, Mac Arthur est persuadé de toucher au triomphe et une semaine plus tard, il ordonner d’évacuer toute la Corée du nord. En janvier 1942, les Japonais sont méprisés par les officiers de Sa Majesté, quelques semaines plus tard, après la prise de Singapour et de Rangoon, ils passent pour des surhommes. Neuf ans plus tard, après l’opération menée un peu légèrement sur la RC-4, l’état-major français en Indochine panique et est persuadé que tout est perdu au Tonkin.   

En Corée, après le désastre de novembre, les Américains se concentrent sur l’obtention de succès défensifs puis offensifs d’ampleur croissante et ce n’est qu’avec l’accumulation de ces succès qu’ils recommencent à songer à des modes d’action plus audacieux comme des reconnaissances offensives profondes ou l’opération aéroportée au nord de Séoul en mars. Ils planifient à nouveau des plans d’opérations amphibies en « sauts de puce », qui seront finalement annulés.

On notera enfin la différence dans le mode de transformation des armées communistes, évoluant d’un bloc (mode opératif soviétique, mode maoïste mobile, mode maoïste défensif) et le mode d’évolution américain fait d’accumulation d’innovations à la base facilitées par l’abondance et la diversité des moyens.

Au bilan, il apparaît une nouvelle fois qu’être lent à changer c’est se condamner à être surpris.

dimanche 1 octobre 2017

Les gardiens de l'impossible

Ici
Modifié le 03/10/2017

Aujourd’hui, 1er octobre, en début d’après-midi, une  patrouille de soldats du 1er Régiment étranger de génie a abattu un djihadiste qui avait attaqué et tué deux femmes dans la foule de la gare de Marseille. Pour ce qu’on puisse connaître des événements, il est probable que cette intervention a évité d’autres victimes. Il faut donc saluer et honorer comme il se doit l’action de ces hommes et les remercier.

En 22 ans de présence militaire, ce qui correspond sensiblement au début de la guerre contre plusieurs organisations djihadistes, il s’agit de la dixième confrontation en métropole entre nos soldats et nos ennemis mais la première où on stoppe une attaque contre des civils. Les neuf autres, dans lesquelles il faut bien sûr inclure les meurtres perpétrés par Mohamed Merah, ont été des ripostes, quand elles étaient possibles. Ces ripostes, il faut le souligner, ce sont toujours effectuées avec une grande maîtrise qui a permis de faire face aux attaques sans toucher la population. D’un point de vue tactique, chaque fois que nos soldats rencontrent l’ennemi ils sont donc plutôt efficaces, ce qui, il faut bien le dire, ne saurait surprendre que ceux qui ne sont pas sortis des clichés des « bidasseries ». Peut-on pour autant,dire que Sentinelle est un succès stratégique ? Tous ceux qui ont intérêt à ce que l’on croit qu’il en est ainsi le clameront haut et fort, ils se féliciteront de l’avoir décidé, réclameront son maintien pour l’éternité et profiteront de l’occasion pour fustiger ceux qui émettent des doutes. Derrière certainement le souci réel de protéger les citoyens, n’oublions pas non plus que la fonction première des soldats de Sentinelle est démonstrative : montrer et rassurer les gens (la plupart) ; montrer lorsqu’on est politique que l’on fait quelque chose ; montrer enfin que l’on est utile et que l’on a besoin de budgets, d’effectifs, d’une meilleure image, etc…

Maintenant, si on regarde l’efficacité réelle de l’opération face à l’ennemi, il faut saluer l’intervention à Marseille, bien sûr, mais que dire de celle de Chalon-sur-Saône, le 15 septembre dernier, lorsqu’un homme a attaqué des femmes avec un marteau ? De Dijon le 24 juin, lorsque cette fois, il s’agissait d’une femme avec un couteau ? De Saint-Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016 ? De la gare de Carcassonne et de Marseille les 13 juin et 11 janvier de la même année ? De Saint-Quentin, du train Thalys et de Villejuif en 2015 ? De celles, surtout, de Nice le 14 juillet ou de Paris-Saint Denis le 13 novembre 2015, pour ne parler que des attaques terroristes islamistes contre des civils depuis le début de l’opération Sentinelle ? Si on inclut Vigipirate (ce qui est, rappelons-le, la même chose), c’est un total de 33 attaques de ce type que l’on a connu... dont 32 que l’on a raté.

Personne ne critique Vigipirate-Sentinelle pour ces 32 ratages, pourtant si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte. On comprend bien que nos soldats ne peuvent être partout, et qu’en réalité il est facile, comme les policiers en tenue ou les gendarmes de les éviter car à la fois visibles et pas assez nombreux pour tout contrôler. L’argument de la dissuasion, souvent invoquée pour justifier l’engagement tient donc assez peu. On n’a d’ailleurs jamais trouvé quelque part le moindre indice d’une attaque dissuadée par la présence de nos soldats. En agissant à la gare Saint-Charles, sauf déficience mentale forte, l’agresseur ne pouvait ignorer par ailleurs que des soldats seraient sur les lieux et qu’armé d’un couteau, il ne pourrait leur résister. Il lui est probable que cela lui importait peu. Voilà le problème. Si l’agresseur veut tuer et vivre, il lui suffit d’éviter soldats et policiers visibles ; s’il veut mourir ou s’en moque, il va dans une zone où il en trouvera. Il peut même les attaquer directement, ce qui a été le cas de la majorité des attaques en 2017. Est-ce à dire donc que les soldats et policiers les attirent à eux plutôt que vers des civils ? C’est en réalité difficile à dire. Dans tous les cas, la dissuasion ne fonctionne pas pour des fanatiques pour qui tout peut être une cible.

Dissuasion, paratonnerre, on parlait jusque-là de vies épargnées hypothétiques. On parle aujourd’hui de vies réelles sauvées, avec des noms. Le poids du visible et concret est infiniment plus lourd que celui de l’imaginaire, même si, au bout du compte, c’est ce dernier qui a le plus d’importance. Les sondages, dont on se targue et que l’on ne manquera pas de mettre en avant, indiqueront qu’une grande majorité de l’opinion publique plébiscite Sentinelle et sans doute plus encore depuis aujourd’hui. C’est omettre de dire que la question est mal posée. Le vrai choix n’est pas en effet entre Sentinelle et rien (qui déclarera préférer le rien ?) mais entre Sentinelle et autre chose.

Encore une fois si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte, y compris ce que l’on ne voit pas. Rappelons-le, depuis 22 ans nous avons investi environ un milliard d’euros et 20 à 25 millions de journées de travail dans l’engagement des militaires en métropole. Pour les armées, c’est une ponction énorme qui a réduit d’autres capacités, réduit les entraînements, usé les hommes et les femmes et au bout du compte détourné et réduit notre potentiel militaire.

La vraie question est de savoir si cet investissement n’aurait pas été plus utile ailleurs. Avec un milliard d’euros, on aurait pu en faire des choses pour lutter contre les groupes terroristes, dans nos prisons par exemple ou surtout nos services de renseignement intérieur. Les failles énormes que l’on a pu y constater de 2012 à 2015 étaient surtout des problèmes organisationnels mais, comme dans les forces armées, ce type de problème a été considérablement aggravé par les « rationalisations » et regroupements en tous genres que la recherche de petites économies sur les services publics a provoqués. On a trouvé depuis des financements pour, par exemple, équiper les Brigades anti-criminalité et les Pelotons de surveillance et d'intervention de la gendarmerie de fusils d’assaut (et espérons-le l’entrainement au tir qui va avec). Cela aurait pu avoir lieu bien avant. Pour mémoire, nous sommes vraiment en guerre contre les organisations djihadistes depuis 1995 et le terrorisme était inscrit en toutes lettres comme une menace majeure dans le Livre blanc de la défense…et de la sécurité nationale de 2008, auquel le ministère de l’intérieur a théoriquement contribué.

Mais même ainsi cela n’aurait pas été suffisant pour tout arrêter. Je ne sais plus qui a utilisé cette métaphore qui disait que les forces de sécurité, les hommes en armes, sont les « gardiens de but » du système, ceux qui doivent agir quand tous les autres ont échoué et qu’une faille de leur part a des conséquences immédiates et visibles. Le problème est qu'à partir du moment où toute la population peut être attaquée les cages font en réalité toute la largeur du terrain. Avec Vigipirate-Sentinelle on a simplement ajouté un deuxième (et coûteux) gardien. Parfois, il va réussir, la plupart du temps il va échouer.

On peut se contenter de cela, on peut aussi décider de multiplier les gardiens mais pour cela, il faut changer de logique et sortir du tout régalien, de toute façon étranglé sur l’autel des réductions budgétaires, pour faire confiance aux citoyens. Quand on a inventé la conscription et la mobilisation des réserves, on a, par cette innovation sociale, multiplié d’un coup et à bas coût la puissance des armées. Le principal enseignement de l’attaque d’aujourd’hui est que des hommes et des femmes armés et compétents qui interviennent très vite peuvent arrêter net une attaque terroriste. En réalité, il y a eu un autre cas où des militaires français ont contribué à stopper une attaque terroriste. C’était le 18 juin dernier à Bamako, dans un espace hôtelier où les soldats étaient en permission…avec leurs armes. Même en maillot de bain, l’un d’entre eux a su parfaitement utiliser la sienne. 

Autoriser tous les servants d’armes, policiers, gendarmes, militaires (vous savez ceux à qui on fait confiance pour se battre dans les Ifoghas) à avoir leur arme de service (limitée dans tous les cas à une arme de poing, même pour les militaires) même hors service, serait déjà multiplier peut-être par deux les « gardiens ». Étendre cette possibilité à certains éléments de la réserve opérationnelle n°2 (les anciens militaires) et leurs équivalents du ministère de l’intérieur, les réservistes mais aussi certains membres de sociétés privées (qui rentrent souvent dans les catégories précédentes) multiplierait encore la densité d’intervention. Je sais (encore) parfaitement me servir de toutes les armes légères et dans toutes les circonstances. J'étais dans un bar à Paris le soir du 13 novembre 2015 à proximité de la zone d'attaque. Ce bar aurait été attaqué comme Le petit Cambodge, je n'aurais pas pu faire grand-chose. Avec un permis de port d'arme et une arme de poing, j'aurai pu intervenir. J'aurais peut-être été abattu mais la probabilité de sauver des gens aurait augmenté très nettement...pour un coût nul, ou minime pour l'Etat, peut-être 1 000 euros au total et pour plusieurs années, alors que, par exemple, un soldat de Sentinelle en coûte 30 000 par an. Ils y a des centaines de milliers d'hommes et de femmes en France qui ont la même capacité et sont dignes de la même confiance. 7 000 soldats dans les rues pour arrêter les attaques c'est bien, 200 000, qui plus est invisibles, c'est mieux. 

Accessoirement, l'idée est soutenue depuis longtemps par beaucoup, comme Thibault de Montbrial, et "depuis longtemps" signifie avant le 13 novembre 2015 par exemple. On peut essayer de compter aussi le nombre de vies, parmi les 130 qui ont été fauchées ce soir-là, qui auraient pu être sauvées si cette idée avait été appliquée. Certainement bien plus encore qu'à Marseille aujourd'hui. Pour être cohérent, il faut envisager aussi les risques que cela peut induire. Dans ce cas, il faut rappeler que depuis le début de ces 22 ans de guerre des millions d'hommes et de femmes de confiance ont déjà assuré des surveillances en armes et considérer les dégâts éventuels que cela a provoqué. Je n'ai pas pour ma part un souvenir particulier de massacres. Rappelons aussi qu'avec le tir sportif et surtout la chasse on a déjà en France 30 armes à feux et 0,00019 homicides annuels pour 100 habitants, autrement dit 150 000 armes pour un meurtre. En réalité, ce taux est encore plus élevé car une bonne partie des homicides par armes à feux sont le fait de truands utilisant des armes de guerre volées. En réalité, le vrai risque, réel il est vrai, de l'augmentation du droit de porter des armes c'est l'augmentation du taux de suicide. 

Étrangement, j’ai tendance à croire qu’avec dix gardiens (évidemment contrôlés, formés, entraînés régulièrement, encadrés...on n’est pas aux Etats-Unis) on arrêterait bien plus d’attaques qu'avec deux et qu’un certain nombre d’échecs cités plus haut aurait pu être évité et donc des vies sauvées en bien plus grand nombre. Cela permettrait de dégager aussi la majeure partie des soldats de cette opération et de les employer plus efficacement, à l'assaut de nos ennemis par exemple au lieu d'attendre que ce soit eux qui nous attaquent. Il est quand même singulier que l'on cache les soldats qui combattent l'État islamique - rendons hommage à l'adjudant Grenier qui vient de tomber - et que l'on montre ceux que l'on empêche de le faire pour leur confier une mission de gardiens. C'est tellement singulier que leur image est utilisée pour illustrer la lutte anti-terroriste dans tous les articles et reportages. Pour mémoire, les policiers ou gendarmes peuvent remplir la même mission mais avec plus de pouvoirs et la possibilité de faire autre chose que de la surveillance-intervention.

On peut, on doit se féliciter de l’action des soldats de Sentinelle aujourd’hui mais se focaliser là-dessus et croire, avec la série de lois anti-terroristes, que l’on a trouvé la bonne méthode pour arrêter toutes les attaques djihadistes serait une grave illusion. N’oublions pas que Sentinelle rate en réalité plus de 90 % de ces attaques. Saluons nos soldats, pensons aux familles des victimes du jour et à ceux qui ont été sauvés, n’oublions pas ceux qui sont morts alors qu’ils auraient pu être mieux défendus. 

mardi 26 septembre 2017

Autant en emporte le temps

Lorsqu’on lit des livres de science-fiction ou des ouvrages de prospective, il est souvent assez facile de déterminer à quelle époque ils ont été écrits tant ils transpirent des valeurs, des façons de voir, des préoccupations, des espoirs ou des peurs du moment de leur écriture. Les premiers tombent parfois juste dans leur vision de l’avenir car l’imagination s’y déploie plus largement et ils sont plus nombreux. On découvre alors que H.G. Wells a décrit l’emploi d’armes nucléaires dès 1914 (The World Set Free) et que Robert Heinlein dans Solution Unsatisfactory a imaginé en 1941 ce que donnerait l’évolution du monde si les Etats-Unis en disposaient seuls avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Maintenant, ces visions justes ne sont guère opératoires car on ne sait pas justement qu’elles sont justes lorsqu'elles sont écrites, noyées dans de multiples autres qui s’avèrent rétrospectivement fausses ou simplement « linéaires », oubliant le rôle essentiel des événements colossaux et, le plus souvent, imprévisibles. L’an 2000 de l’Hudson Institute (1967) est à cet égard malgré lui un monument à la gloire de l’impossibilité d’anticiper le futur. Mais s’il est impossible de l’anticiper, il est utile de le coloniser. On l’a dit, ces projections éclairent sur l’époque mais surtout, comme le futur se construit pas à pas, sur la crête d’une succession de moments, elles peuvent constituer autant d’attracteurs que de repoussoirs. Il peut arriver ainsi que la description d’un futur change le présent…et change en retour la probabilité de ce même futur. Aurait-on imaginé en France, en 1970, un comité de surveillance de l'informatique, si John Brunner, Philip Dick ou Arthur Clarke n’en avait décrit, et le mot « décrit » est important car plus puissant que « concept », les menaces ? Que serait plus simplement le monde si 1984 n’avait pas été écrit ? Donc le futur peut être exploré et on peut, on doit, y constituer de multiples colonies mentales, des projections en bulles qui éclatent au fur et à mesure de l’avancée de la ligne du présent, le seul temps qui existe.

Le traitement du passé est très différent. Car si le futur n’existe pas et n’existera jamais, le passé, lui, a existé et aura toujours existé. On ne peut l’aborder de la même façon que l'anticipation, c'est-à-dire avec tous les biais du présent, sans le polluer, voire le dénaturer. L’Histoire est le passé reconstruit. Elle n’est pas figée, elle se nourrit de sources qui se renouvellent constamment et d’interprétations qui elles-mêmes peuvent évoluer, en bénéficiant par exemple des apports des autres sciences. Pour autant, et contrairement aux anticipations, la plasticité du passé a de fortes limites. On peut contester l’existence de Napoléon ou des chambres à gaz, les faits restent pourtant têtus. Contrairement, au futur qui est un système complexe (les relations de cause à effet n’y sont généralement perçues que rétrospectivement), le passé est un système ordonné. Ce système ordonné peut être simple lorsque les sources sont abondantes et concordantes, laissant peu de places à la spéculation. Il peut être compliqué lorsque les sources sont incomplètes ou interprétables de plusieurs façons laissant la place à des hypothèses et donc à plusieurs histoires, au sens premier, différentes dans certaines limites. C’est normalement là qu’interviennent les experts. 

Bien entendu, l’Histoire n’est pas une science froide et ces experts sont vivants, avec tous les biais que cela implique. On essaie bien, lorsqu’on est animé de l’esprit scientifique, de les contenir autant que possible tout en sachant l'exercice vain. L’histoire de la chasse, quoique identique dans les faits et disposant des mêmes sources, ne sera pas écrite tout à fait de la même façon par les chasseurs et les lapins (lorsqu’ils auront des historiens), pour autant ce sera la même histoire, simplement vus d’angles différents.

Comme le futur, le passé aussi est utilisé, et sans doute plus, pour façonner le présent. De fait, le passé est, et de très loin, le principal modèle pour l’action en cours, par simple répétition de ce qu’on fait précédemment ou, plus subtilement, par inspiration analogique. Il faut se méfier de ces répétitions et de ces analogies, qui ne suffisent jamais en soi et finissent toujours un jour par échouer, mais il faut avouer que ce sont des outils puissants.  Il faut s’en méfier encore plus lorsqu’on se sert de l’Histoire à des fins politiques. Les amateurs auront reconnu précédemment (systèmes complexes et ordonnés) le modèle Synefin. Il en manquait un carré, celui des systèmes chaotiques là les causes et les effets ne sont pas connus ou sont rompus par des médiocres.

Il est normal de décrire ceux et celles qui ont « fait » l’Histoire sans oublier toutefois le contexte qui a permis qu’ils puissent le faire. Il est beaucoup plus délicat de choisir parmi eux une liste de noms à célébrer, à mettre en avant, à présenter comme modèles, car on le fait généralement en fonction des contextes présents et avec souvent des arrières pensées purement politiciennes. C’est à ce moment-là donc que les liens de causes à effets peuvent être rompus et que l’on juge l’action en fonction de critères présents. En rompant ces liens, l’Histoire devient chaotique. 

Pour être plus clair, il paraît concevable que l’on mette en avant des individus défunts qui reflètent encore les façons de voir actuelles ou qu’inversement, on en rejette (sans les effacer de l’histoire comme le passé stalinien toujours reconstitué car ils y sont de toute façon) d’autres pour les raisons inverses. Tout est dans le « encore ». J’avoue avoir moi-même un peu de mal par exemple avec la place Maréchal Staline à Tulle. Staline fait encore partie du présent, ne serait-ce que dans la mémoire de ceux qui peuvent encore parler de son joug, et c’est un présent hideux. Je n’éprouve pas étrangement la même chose devant une statue de Jules César pourtant responsable d’horreurs en Gaule et ailleurs. César appartient définitivement au passé et de ce fait il serait absurde de le juger différemment de ses contemporains. Il serait évidemment encore plus absurde par ailleurs de demander aux Italiens actuels de payer pour lui.

La traite négrière est une horreur. Elle représentait pourtant un progrès pour les Indiens d’Amérique à qui, après les débats de Valladolid (1550-1551), il était reconnu définitivement l'égalité de statut avec les Européens et que l’on exemptait donc d’esclavage. Pour leur malheur on n’a pas reconnu la même qualité aux Noirs africains qui les ont donc remplacés dans cette ignominie. Maintenant comment peux-t-on juger des gens qui raisonnent en termes d’âme (reconnue aux Indiens en 1537) ? Faut-il envoyer une patrouille du temps éliminer Bartolomeo de Las Casas, dénonciateur des horreurs faites aux Indiens pour avoir indirectement provoqué la traite négrière ? Ne faut-il voir plutôt en lui le petit point de Yin dans le Yang qui finit par convaincre le Yang de devenir Yin ? Après lui, on ne peut plus voir le sort réservé aux Indiens tout à fait de la même façon. Pour l’histoire de l’esclavage, il en est de même. Dans son Historia de las Indias, Las Casas regrette d'avoir accepté l'arrivée d'esclaves noirs en Amérique et condamne la traite. Il a fallu du temps pour en convaincre la majorité. A la fin du XVIIIe siècle, un anti-esclavagiste venu du futur aurait été audible, un siècle plus tôt on l’aurait regardé avec de grands yeux. Il est en de même pour beaucoup de choses.

Il faut refuser toute invasion de l’Histoire par des colons-inquisiteurs venus du présent pour y tirer on ne sait quel bénéfice ou soulagement. La colonisation est un viol dont l’histoire montre qu’au bout du compte, il ne profite même pas à son auteur. L’épuration historique, l'édification de statues comme affirmation identitaire, leur déboulonnage pour les mêmes raisons, les autodafés bientôt des livres qui contiendront des propos anti-… (que chaque communautarisme y mette ce qui lui tient à cœur), déplace inexorablement ce qui est une science vers le carré du chaos. Encore une fois le passé, ça existe et ça se respecte d’autant plus que notre présent repose et même vit sur lui. Il y a des projections du futur qui orientent notre vie actuelle, il existe aussi des projections dans le passé qui nous influencent et elles sont potentiellement plus dangereuses. On ne sait toujours pas ce qui se passe lorsqu’on tue ses parents avant de naître soi-même.  

Il est urgent de laisser le passé juger le passé. C'est une chose trop sérieuse pour la confier aux cons.

lundi 25 septembre 2017

La drôle de guerre, point de situation

Voici maintenant exactement trois ans que la France est en guerre contre l’Etat islamique et il s’agit d'une des guerres les plus étrangement menées de notre histoire.

On ne reviendra pas sur les circonstances de son déclenchement, on retiendra simplement que l’Etat islamique est l’adversaire qui nous aura porté les coups les plus durs depuis la fin de la guerre d’Algérie. On passera sur l’absence à peu près totale d’anticipation et de préparation de ces coups. Nous avions crû à force de guerres lointaines où seuls tombaient nos soldats que nous étions invulnérables sur notre sol. Nous ne pouvions pas non plus indéfiniment réduire les moyens qui servent à assurer la sécurité des Français sans en payer un jour le prix.

Du côté du bouclier, comme dans toutes les organisations rigides, c’est le choc des événements qui a fait évoluer les méthodes des services de sécurité intérieure. C’est le même choc qui a permis d’arracher quelques ressources nouvelles, plus réglementaires ou juridiques que matérielles, à des gouvernants toujours visiblement déchirés entre l’obéissance aux critères de Maastricht et leur devoir de protéger la France, ses intérêts et ses citoyens.

On remarquera donc que les attaques terroristes de grande ampleur ont cessé en France depuis un an, laissant la place à un harcèlement de petites actions qui si elles sont rudimentaires n’en font pas moins mal. L’esprit humain est ainsi fait qu’une attaque qui fait dix victimes provoque plus d’émotion que celle qui n’en fait qu’une mais pas dix fois plus. Dans ces opérations psychologiques, les deux modes d’action ont finalement presque le même effet de saturation sur les chaînes d’information.

La fin de ces grandes attaques, dont il serait très présomptueux de penser qu’elles sont terminées, est incontestablement le fait d’un bouclier plus étanche mais aussi d’un reflux général de l’Etat islamique et de la réduction de sa liberté d’action. Il en va comme du retour de la croissance économique, on privilégiera toujours sa propre action sur les circonstances extérieures. L’erreur serait sans doute d’y croire trop et de chercher l’éradication totale des attaques par la seule poursuite des efforts de sécurité intérieure et jusqu’à l’éradication totale des attaquants.

Rappelons ce principe de base des organisations que c’est toujours le passage de 80 % d’efficacité à un hypothétique 100 % qui coûte cher, jusqu’à parfois être contre-productif sinon franchement dangereux. A la fin de 1956, il y avait à Alger des attaques terroristes tous les jours, parfois avec des petites bombes, bien plus souvent au pistolet et surtout à l'arme blanche. Face à cette menace nouvelle, les services de police, rigides, compromis, dispersés et rivaux paraissaient impuissants et devant cette impuissance le gouvernement de l’époque, au sein d’une grande démocratie, a « craqué ». Au lieu de réorganiser les services de police, il a jugé plus rapide, facile et efficace d’en déléguer les pouvoirs à la 10e division parachutiste de Massu. On connaît la suite. Si effectivement les réseaux du FLN ont été rapidement démantelés, le coût humain et moral de ce succès a été exorbitant. La campagne terroriste du FLN pendant un an, pour ignoble qu’elle soit, avait pourtant fait moins de morts que la seule journée du 13 novembre 2015.

Il est donc important de chercher à améliorer notre efficacité mais il est aussi important de savoir où s’arrête ce qui suffit. On peut sans fin ajouter des lois, étendre les pouvoirs de police, surveiller plus de monde et plus profondément, montrer toujours plus de soldats et de policiers dans les rues, s’agiter en permanence pour montrer que l’on fait quelque chose. On peut aussi accepter l’idée qu’on ne supprimera pas tous les terroristes potentiels. C’est après tout ce que l’on fait avec la criminalité. On lutte contre elle mais, pour paraphraser les propos du Président de la république au sujet de Daesh, personne ne s’est « engagé solennellement à mettre tout en œuvre pour éradiquer la criminalité ». La société tolère finalement une part de criminalité car tout le monde sait ou sent le coût exorbitant à tout point de vue que provoquerait la recherche, sans doute impossible, de son éradication. L’action de l’Etat a toujours une limite matérielle et aussi, au moins dans une démocratie, une limite légale et morale, avec parfois la tentation de compenser l’inélasticité de la première par le repoussement de la seconde.

Il existe néanmoins une différence fondamentale entre des terroristes  et des criminels et qui s’appelle la motivation politique. C’est d’ailleurs ce qui fait que l’affrontement contre l’Etat islamique relève de la guerre et non de la police. Si la mission de police est sans doute sans fin car il existera probablement toujours des criminels, la mission des forces armées a toujours une fin qui s’appelle la victoire ou la défaite. C’est cette fin qui met aussi normalement un terme à la radicalité de l’autre. Il n’y a plus eu de kamikaze après la capitulation du Japon. La meilleure méthode de déradicalisation est la victoire.

Quand on est face à des petits groupes comme Action directe, on peut toujours nier l’état de guerre, revendiqué par leurs membres, et les traiter comme des criminels. Face à des organisations comme l’Etat islamique c’est plus difficile, même si la tentation est forte, et à moins de rester dans une posture totalement défensive, il n’est pas d’autre solution que de faire appel aux forces armées dont on rappellera qu’il s’agit d’une instrument politique destiné à imposer par la force sa volonté à un ennemi.

Nous cherchons donc à imposer notre volonté à l’Etat islamique par le biais de deux épées : Sentinelle à l’intérieur et Chammal au Levant.

On peut faire un bilan rapide de la première : en continuité de Vigipirate depuis 1995, nous avons une présence visible qui donne l’impression que le politique fait quelque chose, un peu de rassurance pour certains, 7 « terroristes » éliminés en attaquant les soldats, 0 indice d’un attentat dissuadé, 0 attentat entravé et tout cela pour un coût de plus de 20 millions de journées de travail, une usure forte, une diminution de l’entrainement et un milliard d’euros. Il n’est pas certain que la volonté de l’Etat islamique en soit très affectée. Il est probable qu’il se félicite même de l’existence de cette opération.

Le bilan de Chammal est plus délicat, noyé dans celui de la coalition dirigée par les Américains. Ce qui frappe surtout c’est le décalage.

Décalage d’abord entre l’objectif affiché avec force par ceux qui ont engagé l’opération, à savoir l’éradication, on a bien dit l’éradication, des « fanatiques » ou des « égorgeurs », et la maigreur des moyens engagés : deux groupements d’instruction, un groupement de forces spéciales, une escadrille de chasseurs-bombardiers, parfois renforcée de celles de l’aéronavale puis, presque un an après l’engagement de « tout mettre en œuvre », une batterie de 4 canons de 155 mm. Voilà donc ce que la France est capable d’engager dans une guerre totale (puisque rappelons-le les deux adversaires veulent la fin de l’autre).

Le ministère des armées établit régulièrement un bilan chiffré de l’action de Chammal. On se targue ainsi d’effectuer chaque jour un peu plus d’une frappe aérienne, qui détruit 1 ou 2 objectif (mais qu’est qu’un objectif ?) et de lancer 27 obus (éclairants ? explosifs ? avec quel effet ?). En général, comme le montrait le remarquable documentaire d’Ed Burns sur la guerre du Vietnam, quand on se contente de présenter des chiffres, c’est que l’on est plutôt dans le flou sur l’évolution politique (or, encore une fois, le but de l’emploi des armées est de faire évoluer la politique). Mais même en regardant les chiffres on se demande si on est vraiment sérieux. Imagine-t-on que sur un territoire grand comme la Grande-Bretagne, on va détruire avec une frappe aérienne et 27 obus divers chaque jour une armée ennemie forte de plusieurs dizaines de milliers de combattants et dont on rappellera qu’elle est capable de reconstruire, d’acquérir du matériel, de recruter ? Disons-le donc plus clairement, on ne cherche pas vraiment de détruire mais de « contribuer un peu à détruire », sachant que le gros du travail est quand même fait par les forces locales au sol et que nous ne représentons qu’environ 5 % des frappes aériennes.

Au total, avec nos deux opérations militaires qui représentent un million d’euros par jour nous contribuons empiriquement pour 1 % à la lutte contre Daesh. Ce n’est donc pas nous, et loin de là, qui imposons notre volonté à l’Etat islamique, ce sont les forces armées irakiennes, kurdes, arabes sunnites ou chiites, syriennes, russes et américaines. C’est-à-dire, à l’exception des dernières, celles qui prennent des risques.

Car le décalage est flagrant aussi entre la prise de risques pris par les forces armées françaises dans leur ensemble, et non individuellement bien sûr, et l’enjeu de la guerre. Les soldats existent pour absorber le risque plutôt que les civils, français bien sûr mais aussi locaux. Or, moins on engage les soldats et plus on tue de civils. On les tue parfois directement. Les 1 375 frappes dont on s’enorgueillit à ce jour ne peuvent, malgré toutes les précautions prises, avoir été totalement sans conséquences sur la population locale. On les tue aussi indirectement en résolvant forcément moins vite le problème. Cette guerre est ainsi la première de notre histoire où les pertes humaines sont civiles à presque 99 %. Cette faiblesse de l’engagement est d’autant plus surprenante que nous avons été capables en Afghanistan et au Mali d’envoyer au combat plus de 4 000 soldats et que nous avons accepté d’en perdre 89 en Afghanistan et 20 au Sahel. Doit-on considérer que les Taliban, le HIG, le MUJAO ou AQMI méritaient qu’on s’engage au combat et que l’on prenne des risques mais pas l’Etat islamique, cette organisation qui a tué plus de Français que toutes celles que nous avons affronté avec courage jusque-là. Il est toujours surprenant que l’on s’engage dans une guerre sans vouloir la faire.

Le théâtre des opérations est donc ici à prendre au premier degré mais les acteurs français improvisent et sont peu audibles. Il est urgent d’être plus clair car même après trois ans nous ne sommes qu’aux premiers actes.

mardi 12 septembre 2017

Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie

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Deux ans après le début de l’intervention russe en Syrie, qu’on le déplore ou non (ce n’est pas le propos ici), il convient de constater que celle-ci est un succès et qu’il est possible d’en tirer quelques enseignements opérationnels. Cette intervention est un succès car elle a permis d’atteindre son objectif politique premier, qui était de sauver le régime syrien alors en grande difficulté, et même de contribuer à sa victoire probable. Le corps expéditionnaire russe a effectivement largement contribué à l’endiguement des forces rebelles à la fin de 2015 puis, en particulier avec la prise d’Alep, à la conquête presque définitive du grand axe de l’autoroute M5, centre de gravité du conflit, pendant l’année 2016 avant de lancer une campagne dans l’est désertique jusqu’au dégagement de l’aéroport de Deir ez-Zor, assiégé par l’Etat islamique.

La guerre est encore loin d’être terminée mais elle ne peut plus désormais être perdue par Assad. Il n’y a plus que deux pôles territoriaux rebelles arabes sunnites cohérents en Syrie : la partie de l’Euphrate syrien encore tenue par l’Etat islamique et surtout la province d’Idlib, aux mains d’une coalition de factions dominée par Hayat Tahrir al-Sham (ex-Jabhat al-Nosra). Les autres forces rebelles sont désormais éclatées et servent souvent de supplétifs à d’autres acteurs par ailleurs concurrents, comme la Turquie, le Parti de l’union démocratique kurde (PYD), la Jordanie, Israël ou les Etats-Unis. Encore une fois, cette évolution est largement le fait de l’intervention russe qui lui donne aussi un poids diplomatique particulier tant sur le théâtre lui-même, où la Russie sert d’intermédiaire avec quasiment tous les acteurs locaux ou extérieurs, que sur la scène internationale, où elle apparaît à nouveau comme une puissance qui pèse sur les affaires du monde et avec qui il faut compter.

Il est intéressant de constater d’abord que ces résultats ont été obtenus avec des ressources assez limitées, représentant par les forces engagées (4 à 5 000 hommes et 50 à 70 aéronefs comme force principale) et leur coût d’emploi  (environ 3 millions d’euros par jour) environ le quart ou le cinquième de l’effort américain dans la région (1). On peut comparer aussi cela avec l’action de l’opération française au Levant Chammal (1 200 hommes et environ 15 aéronefs, un million d’euros/jour) et qui, pour n’évoquer que le volet appui aérien, représente une moyenne de 6 sorties aériennes (dont une frappe)/jour pour 30 à 40 pour les Russes (2). Au regard des résultats obtenus, il est incontestable que les Russes ont une « productivité » opérationnelle (le rapport entre les moyens engagés et leurs effets stratégique) très supérieure à celle des Américains ou des Français. Cela tient à plusieurs facteurs.

L’intérêt stratégique de l’empreinte lourde

Le dispositif russe, engagé massivement et par surprise, a d’emblée été complet. Il n’a pas été précédé d’une phase déclaratoire, ni graduellement diversifié et renforcé comme celui de la coalition américaine ajoutant des moyens nouveaux (chasseurs bombardiers puis avions d’attaque, puis hélicoptères d’attaque, puis pièces d’artillerie, etc.) ou élargissant leur emploi, au fur et à mesure de la résistance de l’ennemi ou pour « montrer que l’on fait quelque chose » à son opinion publique. Cette stratégie du « poker » peut parfois avoir un sens face à un adversaire avec qui on négocie, elle s’avère beaucoup moins efficace face à un adversaire, comme l’Etat islamique, à qui on laisse le temps de s'implanter et de s’adapter.

Lorsque la France est intervenue au Mali, en janvier 2013, elle ne l’a pas fait graduellement mais a engagé le plus vite possible l’ensemble de son corps expéditionnaire. De la même façon, la Russie a déployé un dispositif complet et cohérent à la recherche de l’atteinte d’un objectif clair, ce qui, là-encore, n’est pas le cas de la coalition pro-rebelle en Syrie. Ce dispositif aurait pu être matériellement cédé à l’armée syrienne (ou armée arabe syrienne, AAS, selon la dénomination officielle) ou aurait pu être servi clandestinement par des Russes, comme pendant la guerre de Corée ou en Egypte pendant la guerre d’usure contre Israël (1967-1970). Il a été au contraire parfaitement assumé, au contraire de l’« empreinte légère » américaine, et cela change la donne opérationnelle.

La guerre en Syrie est une guerre « mosaïque », c’est-à-dire qu'elle n’engage pas deux camps mais plusieurs, à l’instar de la guerre civile au Liban de 1975 à 1990. Ces camps et leurs sponsors ont des objectifs différents qui les amènent à converger ou diverger selon les situations, ce qui rend le conflit à la fois complexe et stable, les reconfigurations politiques annulant souvent le succès militaires d’un camp. Un paramètre essentiel est qu’en général les sponsors rivaux, en particulier les Etats-Unis et la Russie, n’ont aucune intention de s’affronter directement et évitent donc, pour en limiter le risque, de « se rencontrer ». Par voie de conséquence, l’ « occupation éclair » du terrain par l’un empêche mécaniquement l’autre, placé devant le fait accompli, d’y pénétrer. C’est la stratégie du « piéton imprudent » qui traverse une route et oblige les conducteurs de voitures à s’arrêter, que l’URSS et la Russie ont pratiqué régulièrement. Dans la mesure où il est toujours possible de se tromper sur la réaction de l’autre, cela induit malgré tout une prise de risques. Les Soviétiques se sont, par exemple, trompés sur la réaction américaine après le déploiement de missiles nucléaires à Cuba en 1962 (pas assez rapide) ou sur celle des Afghans après leur intervention de décembre 1979 à Kaboul mais dans l’ensemble ils ont plutôt réussi. Les Russes sont ainsi parvenus à s’emparer de la Crimée sans même que l’armée ukrainienne ne combatte pour protéger son territoire. En Syrie, les hésitations américaines ont clairement réduit le risque d’un engagement.

A partir du moment où les Russes ont ouvertement planté le drapeau en Syrie et occupé l’espace, notamment aérien, les choses devenaient d’un seul coup plus compliquées pour les autres. S’il est possible de frapper l’AAS, comme le 18 septembre 2016, sans trop de dégâts diplomatiques, il n’en aurait sans doute pas été de même si les 62 morts avaient été russes (3). Il est significatif qu’un des premiers éléments du corps expéditionnaire russe à être déployé en Syrie ait été un dispositif antiaérien moderne avec quelques intercepteurs mais surtout, point fort russe, des systèmes sophistiqués de missiles sol-air ou mer-air, en particulier S-300 puis S-400. Il ne s’agissait pas de faire face à la menace aérienne rebelle, inexistante, mais bien d’imposer une « zone d’exclusion aérienne » aux autres acteurs extérieurs, en particulier les Etats-Unis, entravés de cette façon sur un théâtre d’opération pour la première fois depuis la guerre froide. Cela n’a pas empêché un appareil russe d’être abattu par l’aviation turque dès le 24 novembre 2015 (mauvaise anticipation et maladresse tactique), ni des frappes contre les forces et les infrastructures du régime de Damas, comme celle déjà évoquée ou encore celle du 8 avril 2017 par la marine américaine contre la base de Shayrat ou le 7 septembre dernier par l’armée de l’air israélienne contre le site de Mesayf. En juin 2017, deux drones d’origine iranienne ont été abattus ainsi que, et surtout, un avion Su-22 syrien au cours du premier combat aérien conduit par les Américains depuis 1999 (4).

Il faut cependant noter que les attaques du 8 avril et du 7 septembre ont été prudemment réalisées avec des missiles de croisière dans le premier cas et avec des missiles air-sol tirés depuis l’espace aérien libanais dans le second. Les accrochages de juin, de leurs côtés, sont survenues près des forces sponsorisées par les Américains, voire les forces américaines elles-mêmes placées à Tanf sur la frontière syro-irako-jordanienne, timide implantation des Etats-Unis en Syrie et désormais bloquée par les forces de la coalition de Damas. Ces actions témoignent certes de l’incapacité russe à interdire complètement politiquement et tactiquement le ciel ; par leur rareté et leur prudence, elles témoignent aussi et surtout que ce ciel est quand même dominé par les Russes.

Les Etats-Unis auraient pu jouer cette carte de l’exclusion du sol et au moins du ciel, par l’engagement de systèmes tactiques efficaces. Ils n’ont pas osé, hésitant longtemps à fournir du matériel sophistiqué aux factions rebelles, au moins jusqu’en 2014 pour les missiles antichars, et toujours pour les moyens sol-air. Ils ont encore plus hésité à engager ouvertement des unités de combat. Cela est devenu beaucoup plus difficile depuis l’intervention russe. L’« empreinte légère » est souvent aussi le témoin de la légèreté des objectifs politiques et de la motivation à s’engager pour les atteindre.

Le déblocage de la crise tactique

Par analogie avec la notion de crise économique selon Joseph Schumpeter, on peut définir la crise tactique comme la situation où les ressources dont disposent chacun des deux adversaires ne leur permettent pas de prendre l’ascendant sur l’autre. On assiste donc généralement à un blocage et une répartition rigide de l’espace (terrain difficile/terrain ouvert) et/ou du temps (le jour pour les uns, la nuit pour les autres par exemple). En Syrie, cela s’est manifesté par le découpage entre provinces contrôlées et espaces aux marges disputés mais bien délimités, en particulier le long de l’autoroute M5 qui court de la frontière turque à celle de la Jordanie. Phénomène aggravant, ce découpage ne s’est pas réalisé classiquement selon une fracture entre deux camps mais entre plusieurs en situation de coopération-compétition selon les circonstances, dont un camp rebelle arabe et (très majoritairement) sunnite lui-même très divisé. D’un point de vue tactique, ces espaces disputés sont essentiellement urbains, parfois montagneux, et toujours difficiles à conquérir surtout pour des forces disponibles pour la manœuvre offensive relativement peu nombreuses de part et d’autre. On a donc assisté à des opérations extrêmement fragmentées et des batailles d’autant plus lentes que la motivation des défenseurs était forte.

Selon Joseph Schumpeter, sortir d’une crise, et donc d’un blocage, suppose un surcroît très significatif de ressources et/ou une autre manière d’utiliser ces ressources afin d’augmenter la productivité. La guerre en Syrie a connu ainsi plusieurs phases où des innovations (parfois sinistres comme l’emploi terrorisant de l’arme aérienne par le régime de Damas ou celui des combattants suicide par al-Nosra) et surtout l’aide extérieure ont permis à un camp de prendre momentanément et partiellement le dessus mais où des phénomènes de réaction annulait rapidement cet avantage. En 2012, la tendance est plutôt favorable à l’armée syrienne. En 2013, c’est plutôt le cas des forces rebelles qui lancent plusieurs offensives victorieuses, avant l’intervention de l’Iran et du Hezbollah auprès de l’armée syrienne et le développement de l’Etat islamique sur les arrières. Au début de l’année 2015, ce sont à nouveau les rebelles du nord (L’armée de la conquête) et secondairement l’Etat islamique qui prennent le dessus sur l’armée syrienne et menacent fortement le régime, ce qui provoque l’intervention russe.

La particularité de cette intervention, ce surcroît de ressources et d’innovations, est que cette fois on va transcender, lentement mais surement, l’équilibre instable qui prévalait. Les moyens engagés et plus particulièrement la force d’appui, sont assez réduits mais bien adaptés et suffisants pour remporter plus facilement des batailles, elles-mêmes mieux intégrées dans le cadre de campagnes de plusieurs mois. On assiste ainsi à nouveau à un déblocage de la situation en faveur du régime d’Assad mais sans voir cette fois de réaction suffisante dans le camp rebelle et ses alliés pour la compenser. Un surcroît d’argent et d’armement léger n’est pas suffisant cette fois pour enrayer la tendance. La seule possibilité reviendrait à introduire des armements modernes qui permettraient de compenser la supériorité aérienne russe ou, au moins, de lui causer des pertes sensibles qui réduiraient son efficacité en lui imposant des modes d’action plus prudents. Or, on l’a vu cela est de fait beaucoup trop risqué et donc de fait impossible. Cela est d’ailleurs de moins en moins d’actualité que le périmètre des factions rebelles compatibles et susceptibles d’agir efficacement contre l’AAS s’est considérablement réduit. Si l’action contre l’Etat islamique reste évidemment d’actualité avec les Forces démocratiques syriennes, celle contre le régime de Damas est plus problématique que jamais.

Encore une fois donc, la présence physique des Russes, autant que l’engagement de leurs forces, a entravé le processus habituel de compensation et permis au « plan incliné » de rester du même côté pendant deux ans, ce qui ne s’était jamais vu, et d’obtenir ainsi plus d’évolutions dans cette même période que dans les quatre années précédentes.

La brigade aérienne mixte et son emploi

Ce déblocage a été obtenu essentiellement grâce à la brigade aérienne mixte d’aviation. Si son volume a varié selon les évolutions stratégiques, déclinant en mars 2016 pour remonter au mois de septembre suivant, il n’a jamais dépassé les 70 aéronefs, chiffre finalement très faible pour une armée qui en aligne théoriquement près de 2 000. 

Outre un très faible de taux de disponibilité dans ce parc pléthorique, il faut sans doute voir dans ce faible nombre la volonté de maintenir cet engagement au loin dans un volume soutenable logistiquement et organisationnellement (avec la nécessité notamment de n'y engager que des professionnels ou, peut-être, des conscrits volontaires). Il s'agit aussi de limiter les coûts humains et financiers alors que le pays est dans une situation économique difficile. Sa composition, très variée, a également évolué avec le temps en combinant toujours avions et hélicoptères en privilégiant plutôt ces derniers avec le temps. A côté de quelques matériels modernes, comme les bombardiers tactiques Su-34, les chasseurs multirôles Sukhoi 30 et 35 ou les hélicoptères Mi-28N et Ka-52, la brigade comprend aussi beaucoup d’appareils de technologie ancienne comme les bombardiers Su-24, les avions d’attaque Su-25 ou les hélicoptères Mi-24. Il faut ajouter à cette force, au moins une batterie de la 120
e brigade d’artillerie, dotée notamment de lance-roquettes multiples, plusieurs drones de type Dozor 600 ou Altius, similaires aux MQ-1B Predator américains et un avion de reconnaissance électronique Il-20 M1. Il faut également y ajouter plusieurs compagnies de forces spéciales dont la mission principale reste le renseignement et l’action opérationnelle en profondeur.

Car l’élément clé de la doctrine russe reste l’opération combinée, que l’on pourrait définir comme la concentration de moyens afin de réaliser une série d’actions tactiques (batailles) au sein de campagnes successives. La forme des combats prise depuis septembre 2015 semble par ailleurs témoigner de l’influence des Russes, présents dans les états-majors, dans la conduite des opérations. Dans ce cadre-là le rôle de la brigade aérienne est, en conjonction avec l’artillerie, de coopérer avec les forces terrestres afin de les renseigner et surtout de neutraliser les forces ennemies devant elles. Menées malgré tout par des forces réduites en volume, ces opérations combinées visent surtout à s’emparer de points clés, de disloquer des dispositifs ennemis et pour certaines factions avec qui il est possible de négocier d’exercer une pression suffisante sur elles et les populations environnantes pour les amener à céder, quitte à accepter, particularité du conflit, des transferts de combattants. La principale modification du dispositif russe a d’ailleurs été, en février 2016, la création d’un Centre de réconciliation destiné à la diplomatie de guerre (admettant donc que la fin la plus courante d’un conflit est la négociation et non la destruction totale de l’ennemi), la protection des transferts de combattants et, avec les autorités civiles, les ONG et les Nations-Unies, l’aide à la population. Ce centre de réconciliation est aussi très clairement un organe de renseignement pour les forces russes.

La brigade aérienne a donc été engagée dans plusieurs dizaines d’opérations combinées, à un rythme très élevé (1 000 sorties mensuelles en moyenne) rendu possible par la proximité des bases de la ligne de contact, Hmeimim en premier lieu (à 25 km au sud de Lattaquié) mais aussi les bases avancées de Shairat ou de Tiyas près de Palmyre. Il est important de souligner la complémentarité des moyens mis en œuvre depuis les chasseurs-bombardiers, plus aptes à la destruction de cibles lourdes et fixes, jusqu’aux hélicoptères et avions d’attaque, susceptibles de détruire on neutraliser les « petites » cibles et le tout en coordination avec une manœuvre terrestre, sans parler des effets de saturation des lance-roquettes ou des tirs de précision. L’ensemble reste d’une technologie assez ancienne, avec un emploi important de munitions non-guidées, d’où un faible taux de coups au but par rapport aux normes occidentales mais aussi initialement des pertes civiles sensiblement plus importantes que pour des actions équivalentes de la coalition américaine (5).

Selon le site Airwars, plus de 2 000 civils syriens auraient ainsi été tués dans les cinq premiers mois de la présence russe. Les pertes civiles ont cependant nettement diminué par la suite, en fonction des fluctuations de l’engagement mais aussi de l’acquisition d’expérience des pilotes et l’emploi de matériels plus sophistiqués, en particulier les hélicoptères d’attaque Mi-28N et Ka-52 qui ont de plus en plus remplacé les Su-25 dans les missions d’appui. Les opérations de 2016 et surtout de 2017 sont la preuve de l’excellente maîtrise désormais acquise dans l’organisation des opérations combinées. On est désormais très loin des cafouillages survenues lors de la guerre de 2008 contre la Géorgie. Les pertes civiles ont eu tendance également à diminuer même si elles restent élevées. Airwars les estime à ce jour entre 4 000 et 5 400 au total, à comparer au 5 300 à 8 200 attribuée à la coalition américaine, agissant il est vrai depuis août 2014 mais avec bien plus grande proportion de munitions guidées et affichant, contrairement à la doctrine russe qui l'évoque beaucoup moins, le souci de préserver la population(6)

Les pertes totales de la brigade aérienne sont, à ce jour, de trois avions, un abattu par l’aviation turque et deux par accidents d’appontage sur le porte-avions Amiral Kustnetsov ainsi que cinq hélicoptères, détruits par les tirs ennemis (ou peut-être, pour l’un, par un tir fratricide) surtout dans les phases critiques de décollage et d’atterrissage ou dans les bases (7). Les pertes humaines dans ces destructions s’élèvent à 11 hommes sur un total officiel de 17, en réalité sans doute entre 36 et 48, ce qui reste très faible au regard de l'ampleur des opérations (8).

La campagne de démonstration

L’intervention a été également l’occasion de raids de bombardements à longue portée, notamment le 7 octobre 2015 lorsque les quatre navires de la flotte de Caspienne ont lancé 26 missiles de croisière 3M14 Kalibr, dont 22 ont atteint leur cible, ou le 17 novembre 2015 avec un raid de 23 bombardiers à long rayon d’action Tu-22M3, Tu-95 et Tu-160 utilisant à leur tour des missiles de croisière KH-555 et KH-101. Depuis les frappes venues de l’extérieur du territoire syrien ont été ponctuelles mais régulières. La Marine a encore frappé cinq fois à partir de sous-marins ou de frégates en Méditerranée avec des Kalibr. L’aviation à long rayon d’action est intervenue aussi régulièrement, en juillet 2017, par exemple avec des Tu-95 MS et des missiles KH-101.

Ces frappes n’ont, la plupart du temps, pas d’intérêt tactique en Syrie. Elles sont évidemment très puissantes mais aussi extraordinairement coûteuses avec des munitions à plusieurs millions d’euros et des coûts d’emploi des vecteurs très élevés. La seule tournée du vieux porte-avions Amiral Kustnetsov, aurait coûté à elle-seue environ 150 millions d'euros (et causé la perte de deux avions). La majeure partie des cibles visées auraient pu être « traitées » avec des moyens locaux bien moins onéreux. Mais clairement, il s'agit d'une campagne superposée à la campagne syrienne et dont les vraies cibles sont ailleurs.

Cette première campagne russe de bombardement en profondeur vise d’abord bien sûr à tester un certain nombre d’armements et d’équipements modernes mais elle vise surtout à les montrer. Un raid de bombardiers à long rayon d’action ou une salve de missiles tirés depuis des frégates ou sous-marins sont d’abord des « évènements », c’est-à-dire que, au contraire de l’emploi de la brigade mixte, ils seront médiatisés. Ils sont donc avant tout des messages adressés à tous les publics de la guerre, syriens et surtout extérieurs, russes, alliés et OTAN, en réponses à d’autres évènements comme la salve du 23 juin 2017 quelques jours seulement après la destruction d'un avion syrien par les forces américaines, en avertissement aussi. Ces raids témoignent de ce que les Russes sont capables de faire s’ils sont menacés mais aussi de ce que seraient capables de faire ceux à qui la Russie fournit de tels équipements, comme l’Iran. 

Connaître l'existence d'armements et même leurs performances théoriques n'est pas tout à fait la même chose que de les voir en action. L'armée israélienne « savait» que le Hezbollah disposait d'armes antichars russes modernes et même de missiles anti-navires moins modernes mais dangereux. Elle n'a pas pour autant vraiment appréhendé ce que cela signifiait et l'a payé cher en juillet 2006. Maintenant tout le monde sait que la Russie peut frapper conventionnellement fort, précisément et sans parade sur de vastes espaces, et entrevoit ce qui pourrait se passer si on s'attaquait à des alliés qui disposeraient, par exemple, de missiles Kalibr.

La non-intervention terrestre

La principale surprise concerne finalement l’absence d’engagements d’unités terrestres au combat. La Russie dispose de solides unités blindés-mécanisées, comme la 6brigade de chars, et surtout une excellente infanterie légère, notamment aéromobile. La présence des premières dans les combats urbains et d’une brigade d’assaut par air dans la partie désertique du pays auraient consisté des plus-values très importantes et des accélérateurs opérationnels. La Russie a sans doute voulu limiter les coûts et les risques estimant les forces de l’AAS et des milices chiites suffisantes pour les opérations au sol, ce que la suite des événements a effectivement confirmé.

Outre, encore une fois, la force antiaérienne et le soutien logistique, la force terrestre engagée en septembre 2015 se limite donc volume d’un bataillon de la 810e brigade d’infanterie de marine renforcé d'une petite compagnie de neuf chars T-90, d’une batterie d’artillerie dotée d’une quinzaine d’obusiers et de lance-roquettes multiples, et équipé d’une quarantaine de véhicules de combat d’infanterie, des BRT-82A semble-t-il. Cette force sert essentiellement à la protection des bases navales de Tartous et aérienne de Hmeimim et ne semble pas, hormis l’artillerie et peut-être ponctuellement la compagnie de chars, avoir été engagée au combat. Elle est de toute façon insuffisante pour mener seule des opérations offensives d’envergure, et encore moins pour contrôler une zone un tant soit peu peuplée.

Des unités de police militaire ont en revanche été déployées dans les zones dites de désescalade afin de surveiller le respect des accords d’Astana en mai 2017. On évoque aussi beaucoup la présence de sociétés militaires privées russes, en réalité présentes depuis plusieurs années afin de protéger les installations pétrolières mais semble-t-il beaucoup plus active dans les combats depuis l’intervention officielle russe. Le groupe « Wagner », du surnom de son chef, aurait été engagé activement dans certains combats notamment à Palmyre. Pour la première fois sans doute dans l’engagement d’une force expéditionnaire, les pertes des nationaux membres de sociétés privées sont supérieures à celles des membres de l’armée régulière.

Trois explorations

L’intervention en Syrie est évidemment l’occasion pour les forces armées russes d’apprendre et d’expérimenter matériels et méthodes. Il est utile de noter qu’à cette occasion elles renouent aussi avec une tradition de concepts originaux. Trois paraissent particulièrement intéressants.

Le premier est le SVP-24 (pour Special Computing Subsystem) est un système utilisant le système de navigation satellitaire russe GLONASS afin de comparer la position d'un aéronef et de sa cible tout en prenant en compte tous les paramètres de vol et de l’environnement aérien afin de déterminer l’enveloppe optimale de largage, automatique, d’une munition « lisse » (9). Avec ce système les  Russes revendiquent une précision proche de celles des munitions guidées tout en tirant à une altitude de sécurité. Autrement dit, il s’agit sensiblement du concept JDAM (Joint Direct Attack Munition) que les Américains avaient développé dans les années 1990 sur les munitions mais appliqué au vecteur, ce qui est évidemment encore plus économique. Le SVP-24, peut être adapté pratiquement sur tous types d’avions, bombardiers, chasseur-bombardiers et même avions d’entraînement. Il permet, ou permettra car il est encore peu déployée, à moindre coût de disposer avec une flotte rustique dotée d’un stock de munitions lisse d’une capacité de frappes proche d’une force plus sophistiquée et bien plus coûteuse. C’est un exemple d’innovation radicale, et peut-être même « discontinue » (c’est-à-dire qui induit un changement profond de structure), où la technologie augmente très sensiblement la « productivité » tactique au lieu de la réduire, lorsque, par effet d’éviction, son coût très élevé siphonne des ressources rares.

Le deuxième est l’idée de renouer avec l’« infanterie motorisée ultra légère », autrement-dit une infanterie dotée de véhicules tous terrains légers et rapides (10). Dans les conflits « asymétriques », l’asymétrie est presque toujours recherchée (en admettant qu’il ait même le choix) par le camp le plus faible, souvent dans le sens de la « fluidification » du combat terrestre (dissimulation, mobilité). Il est donc souvent utile pour le « fort » de rechercher à rétablir le plus possible la symétrie, concrètement en imitant l’ennemi en constituant des forces aussi fluides que les siennes (de l’infanterie légère le plus souvent) mais bénéficiant de capacités d’appui dont l’ennemi ne dispose pas. Les Toyota « technical » sont utilisés dans les milieux désertiques ou semi-désertiques africains ou moyen-orientaux depuis les années 1970 (11). Ils arment les groupements mobiles de l’Etat islamique qui les a utilisés remarquablement dans ses opérations offensives, posant même de grandes difficultés d’acquisition et de frappes aux forces aériennes engagées. Par mimétisme, l’armée syrienne a fini par former des unités similaires pour les opérations dans le désert. Les Russes viennent de faire de même en formant un bataillon d’infanterie équipé de véhicules UAZ-3163 Patriot au sein de la 30e brigade motorisée de Samara. L’infanterie motorisée mobile ne constitue évidemment pas une nouveauté. Depuis les Jeeps armées de la Seconde guerre mondiale, les forces spéciales occidentales utilisent des véhicules de combat légers. Les unités parachutistes et aéromobiles aussi, toujours à la recherche de la mobilité et de moyens d’appui une fois déposées au sol. L’US Army a développé aussi dans les années 1980 quatre divisions complètes essentiellement dotées de HMMWV Humvee. L’expérience a toujours buté sur le problème de la vulnérabilité, surtout face à des forces régulières largement dotée d’armes antichars. Elle est sans doute à reconsidérer par son rapport coût-efficacité face à des adversaires irréguliers très mobiles dans un espace très ouvert.

Le dernier est le « véhicule d’escorte », aperçu en Syrie depuis cet été (12). L’idée n’est pas neuve et remonte à l’observation, dès les combats de la guerre du Kippour, en 1973 de la déconnexion entre chars et infanterie mécanisées, cette dernière, que ce soit par son armement de bord ou son infanterie débarquée, s’avérant souvent incapable d’appuyer efficacement les premiers dans leurs progression, en particulier face à de l’infanterie. Le phénomène est devenu sensible pour les forces soviéto-russes en Afghanistan et surtout dans les combats urbains de Grozny. L’idée est donc venue de disposer d’un véhicule intermédiaire disposant d’une très grande puissance de feu de saturation, complémentaire donc d’un char de bataille avec son canon principal lourd. La plate-forme antiaérienne ZSU a d’abord rempli ce rôle avec ses 4 canons de 23 mm mais avec néanmoins de fortes limitations et surtout une grande vulnérabilité. Puis ont été développé une plate-forme dédiée, avec un châssis de char T-90, finalement lourde et coûteuse, puis de manière beaucoup plus économique avec le BMPT-72 (dit Terminator 2) utilisant des vieux châssis de char T-72. Pour le prix d’un VBCI et sans doute pour la moitié du prix d’un futur Jaguar, le BMPT-72, bien protégé et doté d’une optronique moderne, dispose de 4 lance-missiles Ataka-T (AT-9 Spiral-2) à longue portée, de deux canons mitrailleurs de 30 mm et d’une mitrailleuse de 7,62 mm. Il constitue une remarquable arme « anti-antichars » (mais aussi antiaérienne et peut-être antidrone) et, selon sa fonction première, favorise l’emploi des chars de bataille, notamment en milieu urbain. Avec seulement un véhicule et trois hommes d’équipage, il est peut-être aussi efficace qu’un peloton d’appui direct complet des régiments Leclerc, avec ses trois VAB canons de 20 mm. Il constitue également un excellent moyen d’appui direct de l’infanterie.

Avec des moyens limités, quelques dizaines d’aéronefs et quelques conseillers, la Russie a donc, au moins pour l’instant obtenu des résultats stratégiques importants, et en tous cas très supérieurs à ceux des puissances occidentales, Etats-Unis en premier lieu mais aussi la France dont on ne parvient même pas à mesurer les effets stratégiques qu’elle a bien pu obtenir en Syrie. Cela est dû en premier lieu à une vision politique certainement plus claire et une action plus cohérente avec des prises de risques opérationnelles et tactiques que les Etats-Unis ou la France n’ont pas osés. La présence même des Russes en première ligne, si elle a induit mécaniquement des pertes humaines, a permis aussi par son caractère dissuasif vis-à-vis des acteurs extérieurs et son surcroît de puissance vis-à-vis des forces locales permis de débloquer clairement la situation tactique. Avec une meilleure concentration des efforts et l’acceptation de la négociation, les évolutions ont été plus rapides, en faveur du régime de Damas, que pendant les quatre années précédentes, témoignant une nouvelle fois qu’on obtient plus de résultats par une action cohérente sur le terrain que par une action à grande distance et sans objectifs clairs.

Notes

[1] TASS : Russia's Syria operation cost over $460 million — Putinhttp://tass.com/politics/863079 http://tass.com/politics/863079Lydia Tomkiw, How Much Has The Syrian Civil War Cost Russia And The US? http://www.ibtimes.com/how-much-has-syrian-civil-war-cost-russia-us-2336199.
[4] Ryan Fishel and Aaron Stein, Self-Defense and Strategic Direction in the Skies Over Syria https://warontherocks.com/2017/09/self-defense-and-strategic-direction-in-the-skies-over-syria/
[5] Arnaud Delalande, Forces aériennes russes-Quel engagement en Syrie ?, Défense et sécurité internationale n°121, janvier-février 2016.
[7] Chef de bataillon Pierron, Etude sur l’emploi des hélicoptères par les forces armées russes en Syrie, Centre de Doctrine et d'Enseignement du Commandement, Cahier du retex/Recherche, septembre 2016. http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/precedentes-parutions/emploi-des-helicopteres-russes-en-syrie
[8] Maria Tsvetkova, Les pertes russes en Syrie plus lourdes que le bilan officiel https://www.challenges.fr/monde/les-pertes-russes-en-syrie-plus-lourdes-que-le-bilan-officiel_491151 ;   Russian Armed Forces casualties in Syria https://en.wikipedia.org/wiki/Russian_Armed_Forces_casualties_in_Syria
[10] J. Hawk, Daniel Deiss, Edwin Watson, Lessons of Syria : Russia creates super light motorized infantry https://southfront.org/lessons-of-syria-russia-creates-super-light-motorized-infantry/
[11] William F. Owen, The Toyota Horde http://smallwarsjournal.com/jrnl/art/the-toyota-horde
[12] Alex Gorka, Russia Deploys Terminator-2 in Syria: Unique Weapon with no Analogues in the World https://www.strategic-culture.org/news/2017/07/18/russia-deploys-terminator-2-syria-unique-weapon-no-analogues-world.html