mercredi 27 avril 2016

Sondage de l'IRSEM sur les blogs de défense

L’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM) conduit une étude sur les blogs de défense en France. 

L’objectif est de cartographier ces blogs afin de mieux comprendre la dynamique associée à ce vecteur de communication mais aussi la place de celui-ci dans l’offre d’informations qui est disponible sur les sujets de défense. Pour ce faire, il est donc important de mieux connaître le lectorat de ces blogs. C’est l’objectif de ce sondage, qui ne prendra que quelques minutes.

Pour répondre aux questions, cliquez ici

dimanche 24 avril 2016

Les épées-On ne badine pas avec l'atome

La série « Les épées » est issue de l’expérience des cours donnés à Sciences-Po/Paris School of International Affairs sur l’histoire de l’évolution des armées. Le but de ces cours est d’analyser les freins, les moteurs, les acteurs et les processus qui ont permis la transformation des armées au cours des siècles à la manière des travaux d’état-major sur les conflits en cours.

Cette série de documents reprend ces travaux en les développant et en les complétant par de nouveaux cas concrets. Ce nouveau numéro est consacré à la guerre nucléaire, de l'idée de l'emploi de la fission et de la fusion de l'atome pour détruire les hommes jusqu'à la fin de la guerre froide.

Cette analyse est disponible en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com et, à condition que cela vous plaise, au prix qu'il vous plaira (il suffit d'appuyer sur le bouton paypal en haut à droite sur ce blog et il n'y pas besoin d'avoir soi-même un compte paypal). 

Il est disponible en format Kindle (lisible sur ordinateur sans liseuse Kindle) (ici)

Toutes les remarques et corrections sont les bienvenues.

Introduction



Dans La Destruction libératrice (The World Set Free), écrit en 1913, Herbert George Wells décrit une immense guerre où les nations s’affrontent à l’aide de « bombes atomiques », des petites bouteilles remplies d’atomes qui contiennent chacune autant d’énergie qu’une bombe de 160 tonnes. Il relate notamment avec luxe de détails, la destruction de Paris (c’est un Anglais) par de telles armes, présentées pour la première fois semble-t-il.

Rétrospectivement, on s’aperçoit bien souvent que les auteurs de science-fiction, qui peuvent déployer leur imagination sans contraintes, ont anticipé beaucoup de choses. Comme l’immense majorité ne prévoit cependant rien de très intéressant et qu’il est difficile a priori de déceler les visionnaires cette constatation n’est guère opératoire. Il n’est pas exclu pourtant que le livre de Wells ait influencé un peu le sens de la recherche, comme le prétendra Léo Szilárd, un des premiers physiciens à envisager ouvertement, dès 1933, l’emploi militaire de l’énergie nucléaire, ouvrant ainsi une gigantesque boite de Pandore. 
...
21 pages-12 900 mots

jeudi 21 avril 2016

Au sujet de la mort de trois soldats français au Mali…Par Bernard Lart


A cause d’un engin explosif de circonstances « IED ».

Effectivement, ces soldats du Train étaient à bord d'un VAB ancienne génération.

Peut-on, doit-on s’interroger?
Un peu de clartés :

~ Dans l'Armée française, nous avons toujours cultivé (chacun à son niveau) le statut ''du fourrier au magasin plein de « matos »''...Et chaque unité possède du matériel qu'elle garde précieusement, car on ne sait jamais... Nous avons tous des exemples de ce genre de comportement...Et puis: ''il vaut mieux défiler sur les Champs Elysées un 14 juillet avec des VAB de dernière génération, que de les envoyer rouler sur les pistes au milieu de nulle part…''.

~ D'autre part, si l'intervention au Mali a été une réussite, peut-on dire que les différents "détam" qui ont suivi ...se seraient établis (le conditionnel est de rigueur) dans une mise en place classique de toute armée moderne ? Ce qui se traduirait par:
             On s'installe,
                           On construit,
                                       On durcit,
                                                On améliore un tant soit peu les conditions de vie (quoi de plus normal!).

L’installation de nos forces armées dans les conflits  du siècle dernier (1) le prouve:
* En Indochine, les « ouvertures de route avec déminage » étaient la principale occupation des troupes de secteur.
* Pour l'Algérie, il a fallu attendre décembre 1958 (et un général aviateur du nom de Challe) pour que le train-train des troupes du quadrillage (avec leurs corollaire liaisons routières des unités = embuscades des rebelles) soit banni. Une des mesures concrètes a été l'instauration obligatoire d'un commando de chasse par régiment, résultat : le commandement est « allé sur le terrain » de jour comme de nuit.
* Au Tchad, l'opération Manta a reproduit le même schéma des relèves, des patrouilles: On attendait l’ennemi au nord d’un parallèle ; ‘’le complexe du désert des Tartares ‘’ se distillait dans le cortex du soldat français (2).

Les corollaires sont:
                  On monte des convois routiers,
                                                On établit des liaisons régulières
Et…
On devient un objectif pour les nomades du désert (nomades trafiquants et autres barbus adorateurs du dernier prophète) qui posent avec une facilité dérisoire une mine ou bien composent un « IED » au bord d'une piste en sachant que cela ne coûte pas cher et que cela en rajoute dans la teinture du djihad…La logistique d’une armée moderne va s’en trouver singulièrement alourdie…
                                                                                                
(1)   Un éphémère ministre des anciens combattants (Sanguinetti) avait déclaré que les commémorations de faits d'armes de l’Armée française tournaient autour d'un complexe de la ''baraque'': Camerone (hacienda), Sidi Brahim (marabout), Bazeilles (estaminet) etc.
(2)   Par contre l’opération Epervier - avec l'association appuis aériens et au sol, les troupes autochtones (reproduisant les charges de Ney) avec des offensives en Pick-up Toyota et tirant en direction de l'ennemi, avec toutes les armes disponibles -, a changé la donne : les libyens sont rentrés chez eux!

Ma petite conclusion : Dans notre pays, on n’aime pas trop les enseignements de nos erreurs passées, servons nous des « retex » pour innover et choisir une forme d’opération adaptée au terrain et à l’ennemi.

               ‘’ Tournons nous vers le passé, cela sera un progrès ‘’.

                                                                                         Bernard Lart

lundi 18 avril 2016

L'ultime champ de bataille, un livre de Frédéric Chamaud et Pierre Santoni

Il s’agit d’un ouvrage original (aux Editions de Pierre de TAILLAC, décidément très dynamique dans le domaine militaire) car il traite un sujet très souvent rebattu mais pas toujours abordé avec précision : La guerre dans les zones urbaines confinées.

Abordant délibérément ce sujet sous l'angle purement tactique, cet ouvrage s'appuie sur une douzaine de batailles (pas forcément les plus connues) pour décrire ces différents types de combats et d'actions. De Madrid en 1936, et ses furieux assauts pour la Cité Universitaire, jusqu'aux opérations récentes en Irak et en Afghanistan, il couvre tous les aspects tactiques et micro-tactiques souvent difficiles à décrire.

Par un de ces paradoxes dont est familière la science militaire, c’est désormais dans ces milieux urbains ou confinés  que les armées modernes sont réellement obligées de manœuvrer. C'est là que l'on trouve des duels, de la conduite en cours d'action, de la vraie interaction entre les adversaires. C'est là que la planification compte moins, c'est là aussi que les qualités nécessaires à la manœuvre donnent un atout décisif. C’est là que se fait la décision.

Les auteurs retracent avec précision l’évolution des combats et des tactiques employées depuis les années Trente, lorsque la guerre s’est installée durablement au cœur des villes et des villages, au sein des populations. Ils décryptent l’évolution des opérations, faisant la part des mythes trop souvent transmis dans ce domaine. Ils rendent accessible, au profane comme au spécialiste, un milieu par nature complexe et confus.

Le grand intérêt de l'ouvrage est de démontrer que ces types de combat sont à la fois nouveaux (environ un siècle) et à la fois très classiques, en ce sens qu'ils renouvellent la nécessité de manœuvrer. Chose parfois oubliée à l'aune des progrès technologiques. Si la technologie continue à évoluer avec encore plus de drones et de robots, c’est sans doute dans ces espaces peuplés que se dérouleront les derniers combats d’homme à homme, où le nombre et la qualité des combattants et des chefs de guerre seront encore déterminants. C’est de manière inattendue le lieu du retour de la manœuvre classique.

Il s’agira alors bien de « l’ultime champ de bataille ».

Les auteurs s'appuient sur leur expérience pratique de ce milieu - qu'ils ont connu en opérations et lorsqu’ils servaient au centre d’entraînement en zone urbaine (CENZUB-94ème RI) de Sissonne - en la confrontant aux leçons de l'Histoire. Outre une série de photos significatives, le livre comprend également des schémas tactiques volontairement rendus accessibles au public.

samedi 16 avril 2016

Pour l'amour du fisc


Déjà publié le 08/04/2013

En 2000, Simon Gächter et Ernst Fehr, deux économistes autrichiens spécialisés dans l’étude du comportement coopératif réalisent une expérience très simple. 240 étudiants sont répartis en groupes de 4. Chacun des membres du groupe dispose d’une monnaie fictive de 20 jetons avec la possibilité, à l’insu des autres, d’investir dans un pot commun autant de jetons qu’il souhaite. A la fin du tour, chacun reçoit la somme totale recueillie dans le pot multipliée par 0,4 et ce quel que soit son investissement (y compris nul). Si, par exemple, si trois participants investissent un jeton et le quatrième n’investit rien, chacun recevra 1,2 jeton.

Les deux attitudes rationnelles pour gagner sont donc soit d’investir et d’espérer que les autres (au moins 3) en fassent autant, sinon le gain sera inférieur à l’investissement ; soit au contraire de ne rien investir mais en espérant cette fois que les autres n’en fassent pas autant.

Ce dilemme s’applique en réalité à toutes les situations où des individus doivent payer ou prendre des risques personnels pour un résultat qui va affecter tout le monde. L’impôt direct en constitue un cas exemplaire car ceux qui ne le payent pas (les « passagers clandestins ») bénéficient de son emploi au même titre que ceux qui le payent. Alors certes, contrairement au jeu de Gächter et Fehr, l’impôt sur le revenu semble obligatoire mais les contrôles sont tellement rares (5 000 sur 35 millions par an) qu’en réalité le système repose largement sur la bonne volonté des contribuables.

Reprenons l’expérience de Gächter et Fehr. Ceux-ci ont rapidement identifié trois groupes parmi les joueurs : les égoïstes purs, qui n’investissent jamais ; les altruistes purs, au comportement contraire ; les consentants conditionnels enfin, largement majoritaires, qui n’investissent que si les autres en font autant. En général, ces consentants conditionnels commencent par investir, plutôt prudemment, avant de s’apercevoir que d’autres ne le font pas et profitent donc in fine de leurs investissements. Ils en viennent alors rapidement à ne plus investir eux-mêmes. Le plus souvent, au bout du quatrième tour, les consentants conditionnels ne veulent plus être les dindons de la farce et même les altruistes finissent par douter. Au bout du compte, le  bien collectif n’augmente plus.

Les choses changent nettement lorsque les transactions deviennent transparentes et que le comportement égoïste devient visible. Elles changent radicalement lorsque, à la fin du tour, les joueurs reçoivent la possibilité de punir les égoïstes en payant 1/3 de jeton pour leur enlever un jeton. Comme dans le jeu de l’ultimatum (ici), ce comportement n’est pas économiquement rationnel puisque celui qui punit perd des jetons sans retour mais il est pourtant fréquent (ce qui prouve par ailleurs qu’il existe d’autres besoins que le gain d’argent, le besoin de justice par exemple). Toujours est-il que ce contrôle social a pour effet immédiat de réduire le nombre des « passagers clandestins » et donc d’augmenter le bien commun. Le nombre de punitions se réduit donc aussi jusqu’à disparaître. La simple possibilité du contrôle et de la sanction suffit à maintenir la coopération.

Rapporté au cas de l’impôt sur le revenu, cela signifie que l’existence d’un contrôle fiscal et l’image que l’on a de son efficacité potentielle, est, avec l’idée que l’argent est bien employé, la clé de voûte de la bonne volonté générale. Chacun paie l’impôt car il sait que les autres le font aussi. Il n’y a pas de dindons et tout le monde en profite. Que le doute s’installe puis que la confiance disparaisse et le système fiscal s’effondre.

Imaginons maintenant un pays où la moitié des adultes ne paye pas d’impôt direct (ou plus exactement ne paye pas l’impôt visible), qu’il existe autant de niches fiscales qu’il existait de pensions royales sous Louis XV, que les plus fortunés disposent de moyens légaux de payer peu (ici) et que la mondialisation leur donne de nombreux moyens de s’exiler ou de cacher leur fortune, que le ministère qui collecte les impôts peut empêcher la Justice de mettre son nez dans les fraudes (on appelle cela le « verrou de Bercy» ), qu’un ancien ministre du budget nage dans la piscine d’un fraudeur notoire ou, pire, qu’un autre ministre du budget fraude lui-même, que la charge se reporte finalement essentiellement sur une seule catégorie qui en vient à considérer cela comme injuste et dissuasif. Combien de temps faudra-t-il pour que le système implose ?

jeudi 7 avril 2016

Defeat program

J’ai quitté l’institution militaire il y a un peu plus d’un an. Je suis donc rappelable jusqu’en 2020 en cas de « troubles » graves…enfin je crois, car personne ne m’a rien dit à ce sujet. En fait, je ne sais pas trop comment on me retrouvera, vu que personne n'a pris mes coordonnées. Comme je suis loin d’être seul dans ce cas, l’institution s’étant beaucoup plus employée à dégraisser qu’à préparer l’inverse, je suppose qu’en cas de problème on fera un grand appel télévisé. Je viendrai alors volontiers servir la Patrie mais je doute sérieusement que l’on ait anticipé une seule seconde ce qu’on pourrait me faire faire, déjà qu’on m’interdit d’être dans la réserve. Car il faut bien le savoir, pour la première fois depuis des siècles, la France a abandonné par facilité, mesquinerie budgétaire ou courte vue (ou un mélange de tout cela) toute possibilité de mobilisation de ses forces pour faire face à un défi stratégique majeur.

Pendant des siècles en effet, avec une accélération depuis la « levée en masse » révolutionnaire, il a enfin toujours été possible de renforcer le volume des forces disponibles, de quelques levées ou brevets royaux supplémentaires jusqu’à la mobilisation de plusieurs millions d’hommes lors des guerres contre l’Allemagne. Pendant des dizaines d’années, on a pu mobiliser des masses d'hommes formés pour compléter les forces d’active ou former des unités nouvelles, les équiper de matériels conservés dans des dépôts puis produits par des chaines de production prévues pour être militarisée, les moderniser avec des équipements nouveaux imaginés par les scientifiques mobilisés ou issus de la militarisation d’équipements civils ou encore pris sur un étagère de prototypes, les prototypes pouvaient également être des idées issues de multiples réflexions et expérimentations. On pouvait, comme en 1914, multiplier par 7 le volume de notre armée en quelques jours, disposer de suffisamment de stocks d’idées et de matériels pour s’adapter à grande vitesse de la bataille des frontières à celle de la Marne, alimenter ensuite pendant quatre ans le plus grand effort et la plus grande transformation de notre histoire. Lorsque cela a été mal organisé, comme en 1940, et très mal organisé, comme en 1870, cela a été désastreux mais cela a toujours permis au moins de faire face.

Paradoxalement, cela n’a pas toujours été le cas face d’autres défis pourtant moindres, la faute à la malheureuse expédition de 1895 à Madagascar où des milliers de conscrits métropolitains ont péri de maladie. Malgré l’évolution de la médecine tropicale depuis, on s’est toujours empêché d’utiliser des appelés pour une mission autre que la défense du sol français (dont l’Algérie jusqu’en 1962). Depuis il y a donc eu deux armées françaises et donc aussi deux processus de remontée en puissance. On a pu ainsi former des corps expéditionnaires lointains de 100 000 soldats professionnels, dans la guerre du Rif ou en Indochine par exemple.

Après la guerre d’Algérie, cette armée professionnelle a été drastiquement réduite. C’est pourtant cette branche secondaire qui a été la plus utilisée. Pour faire face à ce qui n’était pas prévu par la doctrine et le modèle de forces  (Tchad, Liban, Ex-Yougoslavie), on s’est adapté en professionnalisant un peu plus et en en recrutant  des « volontaires service long » (des appelés plus quelques mois), voire en faisant appel aux Américains pour nous prêter quelques capacités aériennes ou en louant quelques armes suisses pour ne pas être ridicules. On ne déployait pas plus d’une brigade mais cela permettait de réussir quelques opérations limitées. En 1989, le chef d’état-major de l’armée de terre me disait avec fierté qu’il n’y avait finalement que les Etats-Unis et la France à pouvoir mener des opérations de projection, à cette différence d’ailleurs que les nôtres réussissaient. Quelques mois plus tard, dans la guerre du Golfe de 1990-91, les Etats-Unis faisaient étalage de leur hyperpuissance. Quant à nous, considérant que des appelés destinés à combattre les divisions blindées soviétiques ne pouvaient affronter l’armée irakienne, nous étions incapables de déployer plus de 5 % des effectifs de l’armée de terre et 10 % des appareils de l’armée de l’air. Cette division Daguet, renforcée de deux brigades américaines pour faire bonne mesure, avait alors été reléguée aux marges du dispositif dans une mission de couverture. Cette humiliation nous avait permis néanmoins de découvrir un substitut éventuel à une capacité nationale de remontée en puissance : l’appel aux Américains.

Cette guerre du Golfe coïncidait aussi avec l’heureuse disparition du Pacte de Varsovie et de l’URSS. Pour la première fois de son histoire, la France n’avait plus de menace majeure à ses frontières et devenait une « île stratégique » au sein d’une Europe pacifiée et d’une monde libéralisé troublés seulement par quelques « crises à gérer ». On se persuada rapidement que cette situation serait éternelle, de la même façon que Norman Angell pouvait écrire en 1910 dans La grande illusion que toute guerre mondiale était désormais impossible et pouvait même le réécrire à nouveau en 1933 (et obtenir ainsi le Prix Nobel de la paix). La conséquence immédiate de cette paix a été la réduction de l’effort de défense. Ce n’était pas illogique dans le nouveau contexte mais cela fut brutal et rapide d’autant plus que l’on conservait en l’état les grands et coûteux programmes industriels lancés pour combattre en Allemagne l’ennemi pourtant disparu. Cela a abouti au « big crunch » d’un contrat d’objectif de déploiement majeur post-guerre froide de 50 000 hommes et 100 avions à 15 000 et 45 avions en 2013. Malgré la professionnalisation complète, nous en sommes revenus à la division Daguet. Nous avons certes quelques équipements plus modernes, mais quelque chose me dit que face à des ennemis comme Daech, al-Mourabitoune ou AQMI, on pourrait faire plus de choses avec 50 000 hommes et matériels (avec la disponibilité technique de l'époque) de 1991 qu'avec le contrat opérationnel de 2013. On l'a un peu oublié mais une armée est plus faite pour faire face à des ennemis qu'à des concurrents commerciaux.

Dans cette gigantesque « fonte de muscles » (l’armée de terre, pour ne citer qu’elle, dispose désormais de trois fois moins de régiments, de six fois moins de chars de bataille et de pièces d’artillerie, de deux fois moins d’hélicoptères qu’en 1990), devenue presque une lutte pour la survie, la capacité de remontée en puissance a été immédiatement et discrètement sacrifiée. Plus de grands dépôts, plus de plan de mobilisation, plus réellement de réservistes (ils représentent actuellement, à un instant donné, 0,5 % des effectifs de l’armée de terre). Non seulement nous nous sommes affaiblis mais nous avons en plus sacrifié toute possibilité de redevenir forts. C’est peut-être encore plus inconséquent. Si nous conservons la possibilité de dissuader du nucléaire par notre force nucléaire, nous avons perdu la composante conventionnelle qui y était adossée et sans la possibilité de la reconstituer avant des années. Nous ne pouvons plus faire face à l’apparition d’une menace majeure sans appeler au secours.

Nous sommes tellement coincés avec notre petite force professionnelle que lorsqu’un groupe armé vient nous frapper en plein cœur de Paris, nous sommes incapables de faire autre chose que de faire passer les frappes aériennes de 1 à 2 par jour et de déplacer, sans réelle utilité pratique, des milliers d’hommes des camps d’entraînement ou des théâtres d’opérations vers les rues de France. Je ne parle  pas de l’arrêt des suppressions de postes, le sauvetage d'un suicide pouvant difficilement s'apparenter à un stage de remise en forme. Rien n’a bougé vraiment comme lorsque le chancelier de l’échiquier expliquait jusqu'en 1939 aux chefs d’état-major britanniques que l’instabilité financière était une menace plus importante que l’Allemagne nazie.

Il serait intéressant de savoir depuis quel moment dans notre histoire une attaque directe venant d'un ennemi extérieur et faisant 130 victimes à Paris ne provoque plus en retour une guerre à mort.

dimanche 3 avril 2016

L'effondrement des instruments régaliens de protection à l'époque de la mondialisation

Publié le 14/09/2014
Modifié le 04/04/2016

Ils sont quatre et ils assurent la défense de la France dans son ensemble et celle de chacun de ses citoyens. Ce sont les ministères régaliens-Défense, Affaires étrangères, Justice et Intérieur-et ils sont en danger de mort. La France ne leur consacre plus que 2,8 % de la richesse qu’elle produit chaque année contre 4,5 % à la fin de la guerre froide et 6,5% en 1960. A ce rythme, ils auront disparu en 2050. 

A ce moment-là, ce sont des milices privées qui défileront le 14 juillet, si tant est qu’il soit encore possible d’organiser un défilé dans une France sans police, armée et justice pour tous. Il est donc conseillé dès à présent, pour ceux qui ne pourront leur laisser un pactole suffisant pour payer des gardes du corps, d’apprendre les techniques de survie et d’auto-défense à nos enfants et petits-enfants. Pas besoin d’une guerre nucléaire ou d’une gigantesque pandémie pour aboutir à la désagrégation des Etats et donc des nations, l’inconséquence, sinon l’incompétence, d’une classe politique suffit.

Ce suicide lent de l’Etat apparaît d’autant plus paradoxal que jamais les prélèvements publics n’auront été aussi élevés, 57 % du PIB en 2013 dont 3 % (donc plus que pour les quatre régaliens) donnés aux organismes créanciers. Depuis le début des années 1990 et le développement de la grande libéralisation des échanges en Europe et dans le monde, la croissance économique de la France stagne à une moyenne de 1,5 % par an. Par voie de conséquence, les recettes fiscales stagnent aussi et ce d’autant plus facilement que le nouveau contexte en favorise la fuite ou l'évitement légal, en particulier pour la toute petite classe, souvent improductive, qui capte la majorité des revenus supplémentaires. L'argent perdu dans les fuites seules représente déjà plus que l'ensemble des budgets régaliens. 

Dans ce contexte tendu, tout accroissement un peu sensible de la dépense publique rend tout de suite les comptes déficitaires. Avant la mondialisation, un peu d’inflation permettait de compenser cela en réduisant la valeur des remboursements, mais les organismes financiers (et l’Allemagne), beaucoup plus puissants que dans « l’économie ancienne », détestent ça. En résumé, dans le contexte d’une économie très ouverte, l’Etat ne peut fonctionner correctement que s’il s'appuie sur une économie en forte croissance. Sans celle-ci, il est condamné à la stagnation ou à l’endettement massif. 

Il reste à déterminer si cette économie mondialisée, ou du moins les conditions dans lesquelles elle s’y est mise en place, permet justement cette forte croissance dans des pays comme la France. Ce qui est certain en revanche, c'est qu'elle impose aussi des besoins croissants, comme la protection sociale de ceux qui en sont exclus, besoins qui s'ajoutent à ceux, mécaniques, des évolutions démographiques (accroissement naturel, vieillissement) et, surtout, besoins que l'immense majorité des gens ne peut financer par eux-mêmes en l'absence d'augmentation réelle des revenus. 

Dans les pays anglo-saxons, cela se traduit par un accroissement de la dette privée. En France, cela signifie un accroissement de la redistribution publique. C'est ainsi que les dépenses de sécurité sociale atteignent désormais un quart du PIB, constituant une première concurrence avec les prélèvements nécessaires au fonctionnement de l'Etat. Une politique mal maîtrisée de redistribution des pouvoirs et des compétences vers les collectivités territoriales en a créé une deuxième qui atteint désormais 11 % du PIB. Alors que les dépenses directes de l'Etat sont les seules soumises à la contrainte européenne, celles-ci ne peuvent plus bénéficier que des marges de ressources de plus en plus réduites. On se trouve ainsi dans la situation de quasi-faillite où les prélèvements obligatoires atteignent des sommets historiques sans pouvoir arrêter pour autant la progression de la dette publique.

On pourrait s’interroger sur la cohérence de cet ensemble, on préfère accepter que le bateau de l'Etat coule en se concentrant uniquement sur le colmatage des fissures et même pas en fonction de l’ampleur des voies d'eau. 

Quand un rapport indique que la seule pratique du redoublement dans l’intouchable Education nationale représente un coût annuel de deux milliards d'euros pour une efficacité discutable ; quand on constate que l’amende infligée à la BNP après ses petites magouilles va, in fine, représenter une perte de revenus fiscaux équivalente à ce qui l’on a économisé en supprimant 20 000 postes de militaires ; quand on entrevoit par ailleurs, par la modeste réforme territoriale en cours l'ampleur de la gabegie administrative, on ne peut s’empêcher de penser que l’on plume plutôt surtout les oies non pas en fonction de leurs plumes mais de leur capacité à crier. Et là, les ministères régaliens, obéissants par nature et même parfois non-syndiqués, sont évidemment les oies les plus tentantes, d'autant plus que leur plumage ne provoquera pas de manifestations de citoyens dans les rues. Cela provoque bien un transfert de votes vers le Front national mais même cela peut être utile aux ambitions personnelles, à défaut de la France.  

Le pire est que cet écrasement des ministères régaliens jusqu'au craquement est même économiquement contre-productif à long terme. Le gel du budget de la défense a contribué à la désindustrialisation du pays et à la faiblesse de l’innovation technique. Les coûts de l’insécurité engendrée par les dysfonctionnements de la justice ou de la police, sont plus difficiles à calculer mais sans aucun doute bien plus importants. Pire, tout cela nous rend plus vulnérables à des catastrophes qui, elles, peuvent être d'un coût humain et économique considérables.

Face à une telle inconséquence, mélange d’idéologie primaire, de clientélisme et de lâcheté sinon de corruption, il ne faut pas s’étonner si ceux qui proposent de protéger à nouveau les Français, et en particulier ceux qui sont victimes de la mondialisation, progressent malgré l'ADN corrompu de de ces partis. Dans cette apocalypse rampante il est peut-être temps de réagir.